Deuil et castration : le nouage de l’intime
parution 2009 Cahiers de l'Actif
Argument :
La difficulté à formuler la mort, en lien avec la perte et la castration.
Le deuil a à voir avec la perte. Cette perte se vit en lien étroit avec la position de chacun face à sa castration. Cette position détermine notre capacité à faire face à la mort et à pouvoir en
parler.
Parler de la mort
Parler de la mort aux enfants
Parler de la mort des enfants à des enfants
L’intime, le dictionnaire nous le définit comme : « ce qui fait l’essence d’une chose ». Mais le plus intime pour chacun d’entre nous n’est-il pas notre
position par rapport à la castration ? Tellement intime, que nous n’en savons rien puisqu’elle relève de l’inconscient, mais aussi tellement « extime » puisqu’à
chaque instant, sur chaque action, elle se manifeste à notre insu, et fait la preuve de son existence en emprisonnant la notre.
De la castration à la sexualité, il n’y a qu’un pas que Freud a su nous faire franchir allègrement. Mais ici, à défaut de sexualité, nous parlerons de la castration dans
son rapport avec la mort.
Quand on parle de castration, de quoi s’agit-il ?
Il s’agit d’une perte, ponctuant la traversée de ce que l’on appelle le complexe d’Œdipe, où un enfant va devoir comprendre que sa mère n’est pas toute sienne, et qu’elle
appartient à un autre, le père, son homme, celui qui est dépositaire et transmetteur d’une loi, la loi de l’interdit de l’inceste fondatrice de nos sociétés.
Le père va se poser en castrateur dans la mesure où il va savoir indiquer à son enfant (fille ou garçon) que la mère lui appartient à lui, et que l’enfant doit en faire son deuil.
Ce qui, à terme, lui ouvrira des horizons inestimables comme de pouvoir aimer un partenaire sexuel sans rester collé à l’image idéale du parent de sexe opposé ou de même sexe, dans l’inversion.
Lorsque le message est bien passé et compris, l’enfant entre dans une phase de latence qui lui permet de sublimer et de s’investir dans d’autres activités, comme les apprentissages scolaires. Les
choses se remettront en question au moment de l’adolescence, dans la rencontre avec l’autre sexe…
Le père n’est pas la loi, il ne la fait pas, mais s’en fait le représentant, la transmet à ses enfants, pour autant qu’il s’y soit lui-même plié… La femme, elle, s’y plie aussi, dans la mesure où
son propre père aura, quant à lui, su la lui transmettre également.
Donc un couple se rencontre sur ce dosage subtil des positions de chacun.
Mais revenons à notre complexe d’Oedipe : l’enfant est dans une phase où il est amoureux du parent de sexe opposé et cherche à le séduire ; on le voit chez ces petites filles très
féminines et enjôleuses, dans la compétitivité avec la mère, et chez ces petits garçons collés à leur mère dans le rejet du père, potentiel concurrent.
Il va donc être signifié à cet enfant que ses parents vivent en couple et dans l’amour et si possible suffisamment de désir pour qu’il puisse en prendre la mesure ; sinon c’est le début des
avatars, et de futurs dérapages névrotiques ou autres.
Les deux sexes sont connectés à une même loi, l’interdit de l’inceste, soit l’interdit de l’accès à un parent ou même, membre de sa famille (y compris la fratrie ce qui ne semble pas être assez
systématiquement signifié par les éducateurs.)
Donc pour l’enfant, il s’agit d’une perte radicale de cet amour idéal auquel il apprend qu’il n’aura pas accès. Et c’est d’autant mieux qu’il ne restera pas ainsi accroché à une recherche stérile
d’un partenaire, inaccessible du fait de l’inégalé du modèle d’origine.
Cette perte a à voir avec un deuil. C’est un processus qui se traverse dans la durée, et dont on sort grandi, pour le moins transformé.
Le deuil consiste lui aussi en une perte, perte d’une personne aimée.
Castration et perte.
Quand on parle de « faire son deuil », je ne crois pas que le mot soit adapté. On ne fait pas un deuil, au mieux on le traverse ; « faire » induirait cette
connotation comme quoi cela pourrait prendre fin ; ça ne finit pas, c’est simplement différent dans le vécu de la souffrance qui évolue jusqu’à pouvoir devenir tolérable ; il y a un avant et
un après, contrairement à ceux qui prônent que l’on peut faire comme avant (!) et passer à autre chose…
Pour tous, enfants, adolescents, adultes, le deuil est une rupture, une coupure entre un avant, familier, et un après, inconnu. Cela fait peur, peu de gens y sont préparés, ou s’y
préparent, en réfléchissant, au cœur de leur intimité, à ce que représente la mort, tant pour eux, que pour leurs proches.
Les capacités de chacun sont là, mises à l’épreuve et souvent durement.
En effet, lorsque l’on perd quelqu’un, on perd avant tout « un futur qui ne se vivra pas » et évidemment, au pire, avec la perte d’un enfant, ce « non à
venir » se profilera comme long par définition, puisque nos enfants sont censés nous survivre.
Dans un film, Clint Eastwood faisait cette remarque qu’il n’était pas bien de tuer un homme non pas tant parce qu’on lui ôtait la vie, que parce qu’on le privait de son avenir : et que
personne ne peut s’autoriser pareil pouvoir. C’est aussi la position de R. Badinter à partir de laquelle il a lutté contre la peine de mort.
En parallèle, perdre autrui c’est perdre un peu de soi.
« Pleurer sur les autres est une façon de pleurer sur soi. Ceux qui sont partis emportent une partie de vous que personne ne vous rendra. »
Ces paroles de François Mitterrand furent reprises par Robert Badinter, à la commémoration du 10° anniversaire de la mort de ce dernier, où il constatera, à son tour : « sa mort a
emporté une part de nous ».
De quelle « part de nous » s’agit-il ? De celle qui est concernée par ce phénomène de la castration, concept psychanalytique qui, d’après Freud, préside à la constitution d’un
sujet. Cette part de nous a bien du mal avec la perte. Perte d’une personne certes, mais bien plutôt d’un idéal ou d’un fantasme ou d’une projection imaginaire. Qu’est ce que l’on perd au juste,
au-delà de la personne ? Sur qui pleure-t-on ?
Lors d’un deuil, se joue un phénomène de modification des places de chacun et un déséquilibre, passager ou pas, s’en suit automatiquement.
De ce fait, il est important de faire repérer à un sujet, quelle part de lui s’anéantit face à une disparition. Car il n’y a pas que le défunt qui disparaisse ; il y a le statut, la place
que l’on occupait, soi, face à lui ; par exemple, une place de parent, ou de frère ou de sœur… Et là quelque chose se perd qui ne reviendra pas : le parent n’est plus à sa place de
parent ; l’enfant n’est plus à sa place d’enfant, en tant que frère ou sœur du disparu ; il n’est plus dans ce statut de frère ou de sœur d’un enfant vivant ; il devient le frère
ou la sœur d’un enfant mort. Premier point !
Ensuite, deuxième point, il n’existe plus non plus, comme frère ou sœur de cet enfant disparu dans la perception et l’imaginaire que celui-ci en avait, de son vivant ; cela fonctionne en
inversion : on se voit exister dans le regard de l’autre et si ce regard s’éteint, une part de nous s’efface ; cela paraît évident, mais c’est important à considérer car il ne reste que
du souvenir de souvenir. C’est cette perte-là qui est, souvent, la plus douloureuse. Faire la lumière sur ce qui s’est joué en miroir, dans une relation, permet d’y réinjecter un peu de sérénité.
Si vivre, c’est immanquablement perdre, c’est, plus précisément, pouvoir perdre.
Cette perte, elle commence très tôt, dès le début, dès la naissance, qui est la première perte, la première séparation d’avec la mère ; rapidement, le nourrisson va devoir affronter une
autre perte, celle du sein, objet de tous ses suffrages, auquel se substituera le biberon, dont un jour, il lui faudra bien se priver. Le passage par la marche, avec ce qu’elle implique de lâcher
de la main, et donc d’autonomisation, sera une autre étape.
Viennent ensuite ces multiples séparations d’avec la mère qui s’éloigne, le quitte pour vaquer à ses activités, ou vivre sa vie de couple, et lui propose de rester jouer un moment seul dans
son parc, ou encore le couche, ce qui présentifie toujours une notion d’abandon ...
La socialisation, l’accès à la parole, la propreté vont se faire les vecteurs de la naissance d’un sujet qui accepte de s’inscrire dans les règles et demandes de l’Autre.
S’ajouteront bientôt, et beaucoup plus terrifiantes, les expériences de la vraie séparation, celle de la crèche ou de la nourrice et pour ceux qui n’ont pas fait cet apprentissage, la
rupture incontournable de l’entrée à l’école maternelle. L’école et l’aptitude aux apprentissages des règles du calcul, de l’orthographe, de la grammaire, se font le lit de cette capacité, ou de
son inhibition ; les phobies de l’école qui se développent comme la maladie de cette génération, à l’instar de la dépression pour les adultes, nous donnent une vue imprenable sur le
fonctionnement ou le dysfonctionnement de cette mise en place de la castration.
Toutes ces pertes ont un bénéfice à long terme : celui de permettre à l’enfant de devenir autonome et de ne pas rester collé à sa mère dans une relation fusionnelle qui l’empêcherait
de grandir dans un équilibre psychique fondamental. Le père est généralement là, si la situation parentale est saine, pour lui frayer cette voie : le séparer de la mère et de cette relation
fusionnelle du nourrissage, lui montrer la voie de l’individuation et l’inscrire dans son avenir de sujet, apte à la rencontre de l’autre sexe, donc dans sa future vie d’adulte. C’est en ça qu’il
intervient comme père castrateur, introduisant la loi et la notion symbolique en tant qu’elle sépare. Cette acte symbolique est au fondement de la constitution psychique de l’enfant.
Ce passage, cette traversée, si elle n’est pas trop chaotique, permet de renoncer aux désirs propres à l’enfance, et plus exactement au désir pour le parent de sexe opposé, et d’accéder,
ainsi à une acceptation plus ou moins réussie de la frustration et de la séparation. L’enfant est entré dans la loi, en pliant aux exigences de la société, dont celle de l’interdit de l’inceste.
S’il accepte et entérine à son tour cette coupure avec son passé de toute puissance infantile où la fusion est illimitée, il entre dans la chaîne de la transmission humaine et sera mieux armé
pour les pertes à venir. L’Oedipe est en relation avec la castration, la castration en relation avec la perte, la coupure. Ce fondement de la théorie freudienne n’est pas près d’être
démenti.
Pendant la phase dite de latence (disons de six à douze ans), les choses s’apaisent jusqu’à ce qu’elles soient remises en question, au moment de l’adolescence.
C’est une période clé dans la solidification du psychisme (avec reprise et résolution, si tout va bien, du complexe d’Œdipe) car elle est porteuse, d’une autre forme de perte, celle de la
perte de l’enfance, avec ce que cela représente d’acceptation ou de non acceptation.
Il faut savoir que pendant cette période, l’angoisse de mort peut les assaillir de manière envahissante, surtout s’ils sont confrontés ou ont été confrontés à des décès dans leurs familles
(grands-parents par ex) ou chez des camarades. Face à des morts d’enfants ou d’adolescents proches de leur tranche d’âge, le traumatisme est extrêmement violent, et la réouverture de la blessure,
probable.
Devenu adulte, le sujet aura à faire face, au cours de sa vie, à bien d’autres ruptures et frustrations. Elles peuvent aller de la perte d’un travail, à la perte de partenaires, dans la
relation amoureuse, (les chagrins d’amour) ou dans les relations amicales, aux pertes inéluctables des décès dans son entourage et parfois aussi aux maladies et handicaps, puis à la vieillesse,
temps du deuil de la bonne santé ; toutes ces souffrances qui font le lot commun de l’humain. Avec, inéluctablement au bout, sa propre perte, celle de sa vie...
Cet apprentissage bien mené des pertes et de la perte, n’est pas sans avoir un lien avec la perte finale que constitue la mort et la séparation irréversible des humains pris dans cette
chaîne biologique du cycle de la vie.
Et s’il est vrai que tout un chacun peut se trouver plus ou moins confronté à tous ces drames qui forgent une existence, certains sont mieux armés que d’autres selon leur vécu, leurs
antécédents et leur force personnelle. Dans ces situations, la capacité à faire face se fait l’écho de la manière dont a été traversé le complexe d’Oedipe... dont a opéré la castration. Ces
déterminations personnelles induisent la manière par laquelle chacun traverse les épreuves, pour en ressortir ou démoli ou renforcé dans une meilleure connaissance de ce qui, pour lui, est
essentiel.
De là, découle le « pouvoir vivre son deuil », affronter la séparation et la mort de celui auquel on est attaché...
De là, découle aussi la possibilité de faire face à son chemin personnel d’être humain, définitivement seul face à lui-même, et à sa mort. De savoir de quoi l’avenir sera inéluctablement
fait, implique notre spécificité d’être parlant, irrémédiablement seul et soumis à l’angoisse.
Certains peuvent se le dissimuler sous de la bravoure factice et de l’hyper activité, d’autres s’y refusent en maintenant ce qui les dérange dans les abysses du refoulement. Cette impasse
peut aussi se dérouler sous le signe de la dépression, de la mélancolie ou même du laisser tomber du suicide. L’option du face à face avec la vérité suppose des sujets debout, aptes à gérer la
peur du lendemain et de l’inconnu, ou pour le moins, sachant se relever après l’épreuve.
En tout état de cause, ne pas parler de la mort et s’inscrire dans des situations de non-dit induit indubitablement une forme d’incapacité à se construire sur de la réalité. Cela
peut créer des deuils pathologiques qui ressurgissent, des années après. Cela est d’autant plus sensible lorsqu’il s’agit d’enfants, dont la personnalité n’et pas encore solide ni achevée.
Il est important de pouvoir, savoir et oser parler de la mort aux enfants sans crainte, ni tergiversations.
La mort vue par les enfants
Que représente et comment se présente et se représente la mort pour les enfants ?
* Pour les plus petits, disons, avant six ans, elle n’a pas grand sens ; hormis de se présentifier au titre d’une absence ; mais ça n’est pas vraiment parlant pour eux parce que cela
se maintient sur un plan très conceptuel auquel ils n’ont, justement, pas accès. Tout va, en fait, dépendre de la rencontre qu’ils vont en avoir, non pas sur le plan abstrait, mais dans le réel :
par exemple, s’ils ont vu un animal ou une personne morte, et ont perçu que, dans la durée, aucun mouvement ne se produisait, ils réalisent alors que ça n’a rien à voir avec le sommeil ; de ce
fait, la chose prend une allure d’expérience vécue dans la réalité. Les mots investissent d’abord un terrain concret. Puis une réflexion, voire un questionnement, auprès des adultes, s’en
suivront. Ils ne pourront abstraire et conceptualiser qu’ultérieurement.
Mais leurs peurs et leurs angoisses se matérialiseront au travers des rêves et des cauchemars où les monstres prolifèrent comme mode de représentation. Ces formations de l’inconscient les
conduisent à pouvoir formuler leurs questions, à condition qu’elles soient les bienvenues, auprès des adultes concernés. Il ne faut jamais manquer d’y répondre à la mesure de leur capacité à
comprendre… qui est immense ; disons plutôt qu’il faille répondre progressivement, comme d’ailleurs sur le sujet de la sexualité qui les travaille souvent de pair, avec un vocabulaire qui leur
soit adapté.
* Ils ne peuvent commencer à appréhender cette énigme qu’à partir du moment où, non seulement, ils ont la maîtrise du langage, mais surtout de la symbolisation.
En général, la capacité à symboliser commence à prendre de l’envergure vers l’entrée en grande section de maternelle ou au C.P., avec l’apprentissage du codage de la lecture et de la
pratique du dessin qui sont des systèmes de conceptualisation et de sublimation organisés.
La différence se fait ensuite en relation avec la manière dont la mort est parlée dans la famille : si c’est un sujet tabou, ils le captent très vite et restent dans des non-dits en
apparence, confortables pour tout le monde.
L’ennui est que cette ignorance peut déboucher sur de l’anxiété, relayée et alimentée par des inventions et des explications de substitution créées par leur imagination, fort prolifique
dans cette période de l’enfance. On constate souvent des conduites de phobie de l’école qui s’expliquent par la perte de l’investissement et de la motivation pour les apprentissages, lesquels ne
reposent que sur la curiosité et l’envie d’apprendre et de savoir. C’est ce que l’on appelle d’un nom savant la pulsion épistémophilique ; elle se met en berne dès que ces
enfants ressentent qu’on les empêche d’accéder à un savoir spécifique celui de la mort par exemple ou tout autre : filiation, adoption, décès, qui prennent l’allure de secrets
familiaux.
En revanche, si les parents ou des proches, peuvent verbaliser les événements en prenant sur eux, cela se passe beaucoup mieux car ils s’inscrivent et inscrivent l’enfant, dans un système
de pensée propre à la famille, (religieux ou non), mais qui apporte du sens. Et les enfants ont besoin qu’on leur restitue du sens. Sinon, ils ne comprennent pas et perdent tous leurs
repères.
* A l’adolescence, période de reprise de la traversée du complexe d’Oedipe, la confrontation avec la mort peut prendre une nouvelle dimension, activée par la situation où ils sont, de deuil
de leur enfance, et de potentielle dépression qui les rendent vulnérables.
Mais reprenons sur cette question du sens, qui passe précisément par les mots, les mots employés ou au contraire les mots qui ne sont pas dits.
Comment parler de la mort avec des enfants ?
Comment échanger avec eux sur ce sujet, à leur niveau, à leur hauteur de compréhension ?
C’est d’ailleurs extraordinaire qu’il n’y ait pas de mot dans le vocabulaire français pour nommer les enfants qui ont perdu un frère ou une sœur, pas plus, vous l’avez
constaté, que pour nommer des parents qui ont perdu un enfant ; cela vient sans doute de ce que c’est impensable, du fait de l’anachronisme de la chose, et qu’elle est donc indicible,
innommable...
Or, les mots du deuil qui ne sont pas dits vont entraîner des maux.
Mais alors, dire comment ? Ce qu’il en est d’un décès ou même d’un décès à venir.
Il semble que la transparence et un souci de vérité soient les meilleurs guides pour des échanges fructueux.
La mort doit être annoncée aux enfants, et même avant, quand c’est possible ; eux aussi doivent être prévenus de la maladie, de l’approche de la mort et du décès, tout de suite, en
même temps que les adultes, sans différer pour on ne sait quelle raison ; car autrement, ils percevront forcément les chuchotements et les silences qui leur parlent à tue-tête et les
inquiètent encore plus.
Le deuil se décline évidemment, selon les modalités qui ont présidé au décès.
Ce n’est forcément pas la même chose lors d’une maladie, d’un accident, d’un suicide ou d’un meurtre, on s’en doute.
Je parle de meurtre, ce que je n’aurai peut-être pas fait il y a encore quelques années, parce que, malheureusement, cela devient une constante dans nos cabinets que de recevoir des endeuillés
confrontés à la violence de la folie.
Dans la maladie, le deuil passe par un pré-deuil qui permet de se faire à l’idée et de s’inscrire dans la durée, surtout si les traitements sont longs, voire très longs ou si l’on a à faire à de
l’acharnement thérapeutique, ce qui est souvent le cas avec des enfants pour lesquels tout est tenté jusqu’à l’extrême. Ce qui peut se comprendre.
Un accident confronte les proches à la violence du traumatisme lié tant à la brutalité de l’inattendu qu’à la violence de la réalité ; et là, pas de temps de préparation, mais un choc qui
laisse des traces mnésiques sévères.
Enfin, les suicides, s’ils provoquent les mêmes chocs que les accidents, se doublent d’un autre paramètre, celui de la colère, le plus souvent camouflée sous un vécu d’abandon. Il est en effet de
bon ton de vouloir tout pardonner aux morts en oubliant ce qui, chez eux, suscitait, de leur vivant, notre agacement ou notre désapprobation. Et de ce fait les temps de la rancœur, de l’injustice
ou de l’abandon ressentis, ne peuvent se formuler.
L’annonce du décès et les paroles qui sont posées dans les moments qui suivent, auront, à terme, un impact aussi important que celui du décès lui-même ; ces mots-là ne s’oublient
généralement pas ; et l’on ne peut que déplorer le manque de tact et d’à propos qui se constate le plus souvent lors d’annonces faites par des maires, des secouristes, des soignants, qui
manquent cruellement de formation à cet égard… L’exemple le plus flagrant de dysfonctionnement du dire, se pratique sous couvert de bonnes intentions, dans l’optique de ne pas heurter, de ne pas
blesser, d’épargner une souffrance que l’on s’accorde à considérer comme inutile : il s’agit d’occulter, pour tenter d’épargner l’autre... Or la souffrance ne peut s’épargner ; elle est le
lot commun et doit être affrontée.
Et je dirai, y compris pour les enfants. Si l’on cherche à les protéger de la souffrance, ils auront, eux-mêmes, des difficultés à y faire face dans leur vie d’adultes.
Une erreur consisterait, par exemple, à dire aux enfants les plus jeunes, cette demi-vérité d’un départ en voyage au retour aléatoire, dont on espère que le temps et l’oubli espaceront les
questionnements.
Dans certaines familles, on dispense les enfants, surtout s’ils sont petits, des rites funéraires : « parce qu’ils sont trop petits, que c’est trop dur, ou qu’ils ne comprendront
pas ». Françoise Dolto, grande clinicienne des enfants, incitait les parents à emmener même les nourrissons, dans les bras de leurs parents, aux cérémonies commémoratives.
Les enfants comprennent très bien surtout si l’on se donne la peine de le leur expliquer : les petits ont une capacité à l’écoute encore trop souvent ignorée. Il ne s’agit pas de se reposer
sur eux, ni de s’en faire le relais de nos douleurs, ni de s’en servir comme déversoirs. Les enfants ne sont pas là pour porter les adultes, mais ils sont clairvoyants, pragmatiques, spontanés et
leur fraîcheur peut être d’une grande aide.
Or, d’une manière générale, parler de la mort, entre adultes, et à fortiori avec des enfants, semble un exercice particulièrement difficile. On a désormais, une fâcheuse tendance à s’y
dérober, alors qu’il y a encore peu, la vie rurale nous y confrontait de façon habituelle. Les personnes âgées mouraient encore à la maison et non plus comme aujourd’hui, majoritairement dans des
hôpitaux ou des institutions, où leur décès se dérobe au regard. Notre société hygiéniste et de consommation où la jeunesse et la santé sont des critères de réussite, ne supporte pas trop de
s’arrêter sur ce temps du vieillissement ou de l’agonie, et l’a transformé en tabou.
Le silence, le mi-dire, ceux qui le pratiquent pensent y trouver une protection. Mais c’est une protection qui reste ponctuelle, donc éphémère, et le processus normal du deuil s’en trouve
altéré. Au pire, cela revient ultérieurement dans un syndrome de deuil pathologique, des années après, sous forme de symptômes handicapants.
Sachant que les adultes ont eux-mêmes du mal avec cette notion et s’en défaussent le plus souvent, au mieux, sur autrui, on imagine la difficulté lorsqu’il s’agit de parler de la mort d’enfants…
La mort des enfants expliquée aux enfants :
La mort d’un enfant laisse une souffrance qui elle, ne s’efface jamais, même si l’on arrive un jour à pouvoir vivre avec. Le problème est là, particulièrement crucial, car la perte est
anachronique et vient faire exploser tous les paramètres du supportable.
Par le biais du repérage de la souffrance des enfants (frères, sœurs, neveux, cousins…), suite à un décès, il est intéressant de s’interroger sur la manière dont se parle, ou non, le deuil dans
une famille. S’ils sont abandonnés à leur douleur parce que les adultes sont plongés dans la leur, ces enfants n’ont personne sur qui s’appuyer pour élaborer une position face à la perte. Leur
solitude se met alors en résonance, de façon prématurée, avec celle, fondamentale, de notre condition humaine. Comment réagir pour que la perte, qui vient faire écho au
processus de constitution du psychisme d’un sujet, les conduise à vivre leur deuil plutôt qu’un ravage ?
Il n’y a rien qui ne puisse se dire, depuis les fausses couches, en passant par les IVG et IMG, jusqu’aux enfants morts nés. Les enfants savent tout. Et surtout tout ce
qu’on leur cache.
Ils sentent que les parents sont dans la douleur aussi faut-il la leur faire partager dans les mots. Les mots doivent être adaptés, certes, mais énoncés. Les parents croient avoir fait leur deuil
de ces situations mais en fait, ils ont refoulé trop rapidement. Sont passés trop vite à autre chose, n’ont pas pris le temps nécessaire (cela vaut aussi pour les IVG, surtout si elles se sont
répétées).
Des années plus tard, en thérapies, se retrouvent ces chagrins, ces frustrations et cette culpabilité, comme terriblement prégnants… Le regret, la nostalgie sont omni-présents mais accompagnés
d’un sentiment de culpabilité, soit dans le choix qu’ils ont eu à faire (IMG), soit parce qu’ils se demandent qu’est-ce qu’ils ont mal fait ou raté. (Il y a encore peu, ces
enfants nés sous IMG n’étaient pas déclarés en mairie, comme nés ; cela a, Dieu merci, changé et permet aux parents de symboliser cette naissance et de démarrer un deuil).
Les enfants morts nés, laissent les parents dans des douleurs indescriptibles parce que le temps du maternage et du nourrissage n’a pu se traverser…La douleur des parents vient là, paradoxalement
de ce qui n’a pu se vivre. C’est parfois plus dur de faire le deuil de ce qui n’a pas existé que de ce qui s’est partagé. Et pourtant, on voit encore des parents de nouveaux-nés à pronostic
réservé, ne pas s’en occuper par peur de l’attachement alors que ces bébés ont besoin d’eux pour lutter. Ils auront, eux-mêmes, besoin d’avoir traversé ce vécu pour entamer un deuil si cela se
présente. Il faut que ça leur soit expliqué.
Les fratries peuvent être mises à contribution dans le partage de toutes ces peines, c’est toujours mieux que le silence.
D’autant qu’il existe fréquemment des situations où les frères et soeurs naissent après la mort d’un enfant. C’est toujours une place et une situation difficile dans ce qu’il y a à porter de l’
absence de l’autre. Si le deuil n’a pas été traversé avant cette nouvelle naissance, un doute persiste immanquablement sur la part de lui qui vient en remplacement de cet enfant perdu et sur ce
qu’il vient combler de cette précédente absence…
Les enfants comprennent tout, pour peu qu’on le leur explique et surtout en étant soi-même au clair avec ce qui s’est passé.
Ils voient et constatent l’état de peine de leurs parents, sont sensibles à tout changement d’atmosphère, perçoivent les affects de tristesse, de morbidité : mieux vaut mettre des mots
dessus plutôt que de laisser l’ignorance leur créer des symptômes futurs parce qu’ils se sont forgés des réponses inadaptées.
De surcroît, il est important qu’ils puissent s’appuyer sur des échanges de parole pour dire à leur tour, ce qu’ils vivent et ressentent ; si les parents ne s’en sentent pas capables,
il est bon que des oncles et tantes ou des grands parents ou des amis proches se substituent à eux.
Si c’est trop difficile dans une famille, il est souhaitable que le relais soit pris par des professionnels qui peuvent aider l’enfant, ou les adultes, à refaire circuler une parole entre eux, au
lieu que chacun se mure dans sa douleur et son silence. Mais nous verrons cela plus loin.
Le summum de l’insupportable est, évidemment, le suicide d’enfant qui laissent les familles dans une énigme pesante, liée à un sentiment terrible de culpabilité, redoublant un deuil
impossible. Les adultes, qui ont donné la vie, ne tolèrent pas que leurs propres enfants disposent de la leur, et fassent un choix aussi « démissionnaire ».
J’explique cela régulièrement en cabinet à ces enfants, ou ados, quand ils viennent me consulter avec des idées noires et en tutoyant la mort : ils ont à comprendre qu’ils ne sont pas
encore libres d’eux-mêmes, qu’ils sont trop jeunes, trop immatures, peu au fait de ce qu’ils peuvent devenir et vivre plus tard ; ce choix doit être différé, pour protéger les parents, qui leur
ont donné la vie, jusqu’à ce qu’ils soient au minimum majeurs et aptes à décider de leur sort.
C’est le respect minimal dû à leurs géniteurs. Ils entendent ce raisonnement et l’acceptent assez bien en général (sauf s’ils ont une structure psychotique qui les empêche de pouvoir
différer ce qui là, suppose qu’une prise en charge très sérieuse soit mise en œuvre).
Devant un suicide, la difficulté consiste à accepter le choix de l’autre, sans se maintenir dans cette position de possessivité si habituelle pour des parents face à leurs propres enfants.
Pourtant il s’agira, dans le deuil, d’entériner cette solution sans autre alternative, de comprendre et de respecter la souffrance qui y a mené, souffrance devenue intolérable, et dont cet acte
les a libérés. Un accompagnement bien mené consiste à faire que cette issue délibérée, ne se vive pas, pour les proches, dans un vécu d’abandon.
Les frères et sœurs, quant à eux, comprennent mal cet abandon et les raisons qui ont pu y présider. Ils sont, par ailleurs, doublement touchés dans le registre de la culpabilité parce que soumis
aux affres de la jalousie, propres à toute position infantile dans une constellation familiale. Ils ont, en effet, généralement été dans des situations de concurrence, de compétition, où ils ont
envié un frère ou une sœur en allant jusqu’à penser parfois qu’il le voudrait mort ; et, du fait que ce souhait se voit réalisé, ils se retrouvent devant une angoisse terrible parce que ce
qui était de l’ordre du fantasme et de l’imaginaire, se trouve réalisé de façon quelque peu magique, dans la réalité.
Ces enfants sont donc en deuil.
Les enfants de la fratrie qui perdent un frère ou une sœur de n’importe quel âge, et à n’importe quel âge, ces enfants-là souffrent, et on passe le plus souvent gravement à côté de cette
souffrance.
Voici un extrait de Mille soleils de Khaled Hosseini
C’est l’histoire d’une fillette dont les frères sont morts pendant la guerre en Afghanistan contre l’ex URSS. Elle interroge sa mère sur ses émotions par rapport à cette perte, laquelle lui
répond ainsi : « certains jours, poursuivit Fariba d’une voix rauque, quand j’écoute le tic-tac de l’horloge dans l’entrée, je pense à toutes les minutes, à toutes les heures,
et les journées, et les semaines, et les années qui m’attendent. Tout ce temps sans eux. Alors, je n’arrive plus à respirer comme si quelqu’un m’écrasait le cœur, et je me sens si faible que je
n’ai qu’une envie, m’écrouler par terre. »
Elle ajoute : « je n’ai pas été une très bonne mère pour toi » et l’auteur précise : « Laila acceptait mal de ne pas être la raison de vivre de sa mère.
Jamais elle ne lui laisserait une empreinte aussi indélébile que celle de ses frères. Le coeur de Fariba lui évoquait une plage grise sur laquelle ses pas étaient effacés – et le seraient
toujours – par les vagues de chagrin qui venaient inlassablement se briser là . »
Tout cela pour expliquer qu’un enfant qui est en deuil est un enfant, certes, en souffrance, mais surtout, en double souffrance :
- il est dans le deuil, lui aussi au même titre que ses parents, du fait du décès ;
- il devient le laissé pour compte, celui qui n’a plus de place, celui qui ne focalise plus l’intérêt et l’attention des adultes ; il devient vide, et se dénarcissise… Il ne compte plus. Ces
enfants-là sont pourtant bien vivants, eux, avec leurs espoirs et leur avenir en perspective ; mais rien ne tient plus la comparaison avec l’enfant disparu ; devant cette absence, ils
deviennent comme invisibles. Leurs facultés à grandir sont mises à rude épreuve. Un soutien leur fait défaut.
C’est une place très différente de celle des autres membres de la famille : ils ne sont plus les « enfants de leurs parents » au même titre que ce qu’ils étaient avant : c’est
un double deuil !
D’une manière plus générale, sont touchés par cette situation, parce qu’ils sont encore inachevés psychiquement, tous les enfants d’une famille, frères et sœurs bien sûr, mais aussi cousins,
cousines, neveux, nièces … Et j’ajouterai même camarades d’école, et amis de voisinage ou de loisirs.
Accompagner
Quel peut être l’intérêt d’un accompagnement, quand faut-il le mettre en oeuvre et pourquoi ?
Tout d’abord, il faut souligner que les parents, certes, font des enfants, c’est somme toute assez simple et porteur de pulsion de vie ; mais rarement et peut-être, heureusement, ils se
penchent sur cette idée assez dérangeante que quand on donne la vie, on donne aussi la mort ; bien évidemment la mort, en son temps, celui de la vieillesse ce qui est, de loin le plus
acceptable, c’est à dire en fin de parcours et le plus tard possible : mais cette vie peut s’interrompre aussi prématurément, on le sait, on le voit, et il faut pouvoir faire avec.
Lorsque la chronologie s’inverse, il y a un malaise parce que ça ne va pas dans le sens normal des choses. Les sujets qui partent, au cours de leur enfance, donnent à voir qu’ils n’ont pas
parcouru leur vie telle qu’on pourrait l’espérer. Et pourtant, on peut aussi considérer l’inverse : qu’une boucle se ferme sur elle-même et qu’il y a un sens à ça. Ce sens appartient à celui
qui s’en est fait porteur ; les proches n’y ont pas forcément accès…
Certains en attribuent l’explication à une causalité prise dans un système de croyances religieuses, qui les aide.
Pour autant, un accompagnement peut ne pas être inutile.
Il se constate et c’est une expérience malheureusement trop répandue, que les proches, ou les amis ont une certaine tendance à s’éloigner, voire à disparaître quand les choses deviennent
trop dures, trop lourdes, trop longues et angoissantes. Ce peut être la violence d’un choc, la durée d’une maladie, ou encore l’étirement de ce vécu du deuil qui ne se dissout pas à la vitesse
des impératifs de notre société de consumérisme. Les adultes peuvent être en dérive et leurs enfants ne pas trouver auprès d’eux, une aide suffisante.
En effet, lors d’un deuil ou d’une longue maladie à pronostic vital, les gens s’éloignent, le vide se fait autour, les amis se comptent sur les doigts d’une main… Les réactions paraissent souvent
inappropriées, des donneurs de conseil en passant par ceux qui vous culpabilisent d’être encore et toujours dans la souffrance ; les relations se distendent ; on ne se comprend plus. Ou
pour le dire autrement, les gens en ont vite assez de vous écouter ressasser votre souffrance et fuient. Comment cela se fait-il ?
La mort des uns fait resurgir la mort de soi, sa propre mort en filigrane et c’est tellement insupportable qu’ils préfèrent ne pas s’y confronter en restant à vous soutenir. C’est un choix
« de survie » malheureusement !
Pour les décès ou les funérailles, les gens sont encore là, mais face aux deuils, et à leur durée, il n’y a souvent plus grand monde. On peut vite se sentir exclu, rejeté.
Donc l’accompagnement vise à combattre l’isolement et la solitude.
Pour les parents, mais aussi la fratrie, psychothérapies, groupes de paroles, adhésion à des associations, échanges, peuvent être des solutions d’aide et de soutien.
Il est préférable d’éviter la solution des médicaments si vite prescrits par les généralistes, quand ce ne sont pas les psychiatres, qui ne font qu’occulter le processus du deuil et empêchent
qu’il se traverse. Un deuil ne peut se faire dans le forçage ou l’éviction et encore moins dans l’anesthésie du sujet que mettent en place ces types de traitements (ce qui n’empêche pas de se
faire aider pour dormir ou se calmer, mais pas sur de la durée). Quand les choses ne sont pas vécues dans le cadre d’un processus de chagrin et de deuil, se créent des deuils pathologiques dont
il est ardu de se sortir.
Un accompagnement psychothérapeutique, j’entends professionnel, même ponctuel peut permettre que se désamorcent ces mécanismes. Une parole qui circule amène toujours plus de soulagement qu’un
silence qui conduit au refoulement et à des blocages.
Et par ailleurs, les décès des enfants sont une telle agression que nous sommes souvent sollicités par des équipes soignantes pour exercer auprès d’elles, ce qu’on appelle des supervisions, c’est
à dire, des moments d’écoute de la souffrance que ces soignants rencontrent au cours de leur pratique quotidienne.
S’occuper des endeuillés suppose d’être très ouvert à ce qu’ils vivent et traversent, sans jugement préconçu, ni projections personnelles. Il s’agit davantage de les écouter que de
conseiller ou répondre. Il s’agit aussi de ne pas régler, dans ces prises en charge, ses propres impasses par rapport à la mort, comme on le constate souvent chez les accompagnants bénévoles, par
exemple, en soins palliatifs.
L’important consiste à reconnecter à leur désir, à leur pulsion de vie, ceux qui s’en sont éloignés de par la confrontation à la pulsion de mort qui s’est mise en travers de leur
route ; et ce, en leur transmettant précisément ce qui est le plus vivant en nous. L’extime de la pulsion de vie de celui qui accompagne vient faire relais au plus intime de la castration de
celui qui est en deuil.
C’est là porter un véritable intérêt à ceux qui restent, et qui souffrent de la tristesse de l’absence.
A lire :
Appanah Natacha, Le dernier frère, L’Olivier, 2007
Gaudé Laurent, La porte des Enfers, Actes Sud, 2008
Schmitt ; Oscar et la dame en rose ; Albin Michel, 2002
A voir :
Christine Pascal ; Le petit prince a dit ; France, 1992
Laurent Gaudé, La porte des Enfers Actes Sud, 2008 p 141
« En disparaissant, les morts emportent un peu de nous-mêmes. Chaque deuil nous tue. Nous en avons tous fait l’expérience. Il y a une joie, une fraîcheur qui s’estompe au fur et à
mesure que les deuils s’accumulent… Nous mourons chaque fois un peu plus en perdant ceux qui nous entourent… »
[3] François Mitterrand, cité par Jacques Attali, in C’était François Mitterrand, Fayard,
2005.
« ma mère a porté, toute sa vie, comme moi, la mort d’Anil et de Vinod et comme moi, elle n’a jamais réussi à mettre un mot sur ce deuil là. On peut dire qu’on
est orphelin, veuf ou veuve, mais quand on a perdu deux fils le même jour, deux frères chéris le même jour, qu’est-ce qu’on est ? Quel mot dit ce qu’on devient ? Ce mot nous aurait
aidés, nus aurions su de quoi nou souffrions exactement quand les larmes nous venaient aux yeux inexplicablement et quand, des années plus tard, il suffisait d’un parfum, d’une couleur, d’un
goût dans la bouche pour tomber à nouveau dans le chagrin, ce mot-là aurait pu nous décrire, nous excuser, et tout le monde aurait compris. »
On note que certains enfants, très perturbés et hantés par la mort, en parlent continuellement, ou n’ont aucun sens du danger et se livrent parfois à des passages à
l’acte. Ils se repèrent par une appréhension très crue ou cruelle de la mort, signant combien ils sont pris dans un débordement de jouissance non régulé par l’accès au symbolique. Leur
vocabulaire est indexé du côté du réel passant par des descriptions violentes, sordides, exubérantes de vulgarité, scatologie ou jurons ; ils s’immergent dans l’immonde sans qu’aucun état
d’âme ne vienne tempérer leurs dires ou leurs dessins. Mais là, la castration n’a pas opéré et la pathologie est aux commandes nécessitant des prises en charge dans la
durée.
Ce sont des enfants dits « psychotiques » qui en ont fait une jouissance morbide qu’ils gèrent de manière crue et effrayante, et dont ils ne peuvent se
détacher.