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Florence Plon
Psychanalyste, journaliste, auteur
formatrice à l'Institut Européen de Psychanalyse et Travail social
Superviseur indépendant, membre de l'association A.S.I.E


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Jeudi 22 janvier 2009 4 22 /01 /Jan /2009 09:59

   

Les Bienveillantes  Jonhatan Littell  2006 Gallimard
 
 
en ligne sur Psychasoc 
 
SYMPHONIE PSYCHOTIQUE par Florence Plon
 
L’éditeur annonce roman ! Certes ... Cela  gêne un peu ;  on y voit plutôt une biographie  au sein d’une retrospective historique de la fin du nazisme,  la bataille de Russie et “l’Action” de l’Allemagne dans ce qu’il fut convenu d’appeler la “solution finale”, soit l’extermination massive des juifs ; mais ça ne colle pas non plus, l’auteur étant né en 67...   “Descente aux enfers de l’humanité” ou “visite guidée des égouts de la folie ” serait davantage approprié, ou encore : chef d’oeuvre !
 
Le héros, un jeune officier, très investi dans le national-socialisme, se donne pour mission de nous narrer une partie de sa vie, dans un souci d’exactitude totale : 900 p de sincérité, de mise à nue, agrémentées d’ une culture générale et historique exemplaire.
Enrolé dans la Waffen SS, puis, poussé par les évènements et le système hiérarchique, il devient l’archétype de ces fonctionnaires scrupuleux plongés dans la paperasserie et la bureaucratie légendaires d’un système où les rapports, les statistiques,  les justificatifs, les objectifs, les mesures, et les listes ont fait autorité.
 L’Allemagne a réussi à faire, du travail accompli selon les ordres et l’obéissance, l’ossature de son fonctionnement, à l’instar de tout état militaire. Cette allégence citoyenne sera reprise, dans  les procès d’après guerre comme excuse et explication sans réserve.[1].Car  elle s’arrime à cette éthique  spécifique à  toutes les périodes de guerre où le “tu ne tueras point” s’oublie, au profit du meurtre érigé en devoir. La propagande nazie, très à cheval sur son registre sémantique, a su élaborer une communication parfaitement étudiée pour prendre un peuple entier, dans les filets de l’obligation de patriotisme et de soutien à un régime pour lequel il a voté, en toute connaissance de cause ! Cette organisation féroce, fondée sur un système hyper rigoureux, aux politiques intellectuelle, financière, et matérielle imparables, mobilisera toute une partie de la population, sous la bannière du fonctionariat aliéné à cette question : “comment liquider les juifs en restant conforme à l’éthique” ?
Le Réel s’efface et se déguise dans la routine d’un quotidien banalisé et la forme, en recouvrant le fond, médiatise tous les actes, en les légitimant.
La subtilité de la manipulation ravage les individus qui, devant l’ampleur de la conviction, finissent par  douter de leur santé mentale et accordent leur adhésion au péril de leur conscience.
De manière scientifique, la robotisation, l’efficacité, la rentabilité, les résultats, le rendement, bref un marketing outrancier, enrobé d’un délire hallucinant, s’instaurent, normes de rationalisation. Logique sans faille dans sa construction, et dont seuls, les paramètres initiaux sont erronés, et  passés sous silence, dans les abysses du non dit. 

 
 
L’auteur nous livre une analyse clinique d’une rare justesse, fermant sa boucle en un double mouvement, où, comme un soliste répondant à l’orchestre,  la psychose ordinaire  alimente la psychose collective et en retour, et la psychose collective valide la mise en oeuvre des aspects les plus noirs de la psychose individuelle.
- D’un côté, il peint la fresque gigantesque d’un peuple sous l’emprise de l’embrigadement, du mimétisme, de l’idéalisation, du désir de toute puissance, d’un narcissisme exacerbé, de la violence et de la perversion, du sadisme, et de la mégalomanie...
-  Et de l’autre, il fait le portrait saisissant d’un individu caractérisé par la déviance sexuelle du côté du “pousse à la femme”, l’inceste, l’absence totale de culpabilité, la dépression, l’inaptitude au choix, le ravalement au statut de déchet, la pulsion meurtrière... noyé dans une froide indifférence.
Sur ces deux versants, le non repérage de la loi signe l’accès structurel à la possible transgression de toutes les limites, entraînant une incapacité à mesurer ses actes et à en assumer les conséquences. Il démontre comment la force du nombre cautionne, par le rassemblement, les certitudes incohérentes de personnalités fragiles,  et comment un défaut de symbolisation ouvre l’accès à la pathologie en tant que repère généralisé.
Dans cet état de non droit, se rencontre, pour chacun,  l’énigme de savoir de quel côté il va basculer, confronté à sa structure et à son choix de sujet ! Comment  prendre position et se soutenir face à la folie, laquelle, si elle nous borde tous, n’est quand même pas donnée à qui veut.
 
Un ouvrage vertigineux qui prend le lecteur à témoin et le fera vaciller s’il pense appartenir à une humanité bienveillante.

 



[1] notion qui n’est pas sans faire écho à une publication de Robert Merle qui  paraît chez Gallimard en 1962 sous le titre : La mort est mon métier  ; il y démontre comment un employé besogneux bascule dans un cynisme et une brutalité sans nom et prend part à l’Hollocauste, avant de rentrer le soir chez lui, vivre une vie de bon père et bon époux ; le quotidien de beaucoup d’allemands certes, et aussi de français, ne l’oublions pas !

 
Par Florence PLON - Publié dans : critique littéraire
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Mercredi 21 janvier 2009 3 21 /01 /Jan /2009 12:56

GUERIR OU DESIRER

par Ignacio Gàrate Martinez encre marine éditions  Michalon 23€


en ligne sur Psychasoc 

 

Petit ensemble de lettres, d’articles, de réflexions... cet essai a du style, un style, celui d’un homme libre ! Libre de sa pensée et de son écriture !

Il ne fait que ce qu’il veut, il va où il veut et comme il veut  Ignacio Gàrate Martinez ! Il nous livre “autant de petits propos lâchés au vent pour dire, encore, l’insensé d’une psychanalyse toujours vivante en moi”...” ; et il nous y entraîne malgré nous mais aussi drainant notre adhésion pleine et entière.

 Ca nous fait, certes, un ouvrage qui part dans tous les sens ... en apparence ... en tous cas ; et qui heurte mon sens obsessionnel de la nécessaire orientation d’une  construction littéraire...

Mais c’est, de ce fait, bien trompeur, car au milieu de ce désordre apparent, émerge du sens et un fond qui, sans en avoir l’air, traite de l’essentiel quant à la psychanalyse et à  sa situation actuelle.

Que fait-elle ? Où va-t-elle ? Que devient-elle dans cet aujourd’hui dont l’avenir n’est pas rose ...

Gàrate Martinez prend à bras le corps la question de la différence entre psychanalyse et psychothérapie, qui n’est pas des moindres quand ce terme de psychothérapie recouvre désormais tant le projet institutionnel que le soin pharmacologique afférent ...


Qu’est-ce que guérir ? Est-ce le but du soin ? Au sens où on l’entend habituellement ? Freud le pointait soigneusement : “Vous le savez peut-être, je n’ai jamais été un enthousiaste de la thérapie” (6° conférence)

Comment prendre garde à ce que ce ne soit pas le futur de la psychanalyse : un devenir de compromis et de concessions bien éloigné de l’éthique freudienne ou lacanienne ; un avenir où délinquants et pervers et psychotiques pourraient bien être génétiquement fichés et modifiés ...  dans une société qui se voile la face en pensant l’exclusion comme une sécurité.

Soigner n’est  pas toujours guérir. On peut aussi guérir sans être soigné. Si dans une analyse la guérison vient “de surcroît” qu’est-ce qui s’est alors passé et qu’est-ce qui a changé ? Il y a des effets, des  effets dont on peut rendre compte. Comment cela opère-t-il ? A nulle autre pareille, cette spécificité se veut la teneur de la psychanalyse. Il est impensable de s’en éloigner et de sacrifier sur l’autel du résultat et des statistiques, l’hétérogénéité absolue d’une pratique unique. La psychanalyse va devoir continuer à se battre et même à se battre pour exister et c’est loin d’être un pari gagné !


Désirer qu’est-ce à dire ?

Qu’est-ce que ça implique d’être psychanalyste, donc de “faire l’offre de la psychanalyse” dans ce monde fondé sur la prédominance de la consommation et où  les DSM et les institutions se font les mamelles du formatage du sujet ? Et ce psychanalyste, qu’elle est sa place dans la cité hormis celle de s’affilier à des écoles où se comptent les coups et les dissensions sous le manteau d’un besoin de reconnaissance individualiste ?

Comment peut-on transmettre dans, et hors l’université, une théorie qui ne peut que s’appuyer sur une pratique clinique chaque jour remise sur le métier : Lacan (RSI leçon du 10 Décembre 1974) soulignait la cohésion incontournable de cette conjugaison : “... l’analyste pour avoir des effets et l’analyste qui, ces effets, les théorise”

Tout cela devrait-il être uniformisé par une instance ordinale, dans le registre actuel de folie législative ? Gare... Que restera-t-il alors d’une fonction qui, seule, s’intéresse au sujet et à son désir ?

Et d’ailleurs, qu’est que désirer ? Est-ce une guérison ?

Guérit-on parce que l’on désire, ou désire-t-on parce que l’on guérit ? Ou plutôt, ne désirerait-on pas parce que se rencontre un autre qui, précisément, ne désire rien... mais qui se singularise d’un désir : celui de l’analyste ? Mais bon, je m’égare...


La psychanalyse se fonde sur le sujet, sur sa rectification subjective, sur ce qu’il y a d’unique, d’original, de particulier, de libre en chacun. La santé mentale n’est pas le diagnostic de l’incurable ; elle se doit de  n’être qu’une ouverture de possibles ; c’est le respect de  la diversité, de la pluralité qui maintient cet espace de fondation.

D’où la nécessité absolue de toujours veiller au grain pour que persiste une position de castration  faisant limite à la jouissance et autorisant qu’un manque  fasse le lit du désir.


Voilà les questions et quelques amorces de réponses qui agitent I. Gàrate Martinez. Culture et profondeur de la réflexion président à son discours ; s’y ajoute une pincée de poésie car après tout, il faut se faire un peu poète pour attester des points de rencontre du réel auxquels on a eu à faire, points d’articulation d’une analyse où l’inconnu devient savoir : savoir d’une mémoire oubliée qui surprend indéfiniment d’aborder les littoraux inexplorés, ces bords qui font frontière et permettent d’accéder  à la subjectivation de sa propre mort.

 

Il s’agit bien là d’une PAROLE EN ACTE, d’une parole libre d’oser, comme le propose le titre de cette collection, en harmonie avec le propos.


Florence Plon

Par Florence PLON - Publié dans : critique littéraire
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Mercredi 21 janvier 2009 3 21 /01 /Jan /2009 10:01

 

 

 

 

 

 

Deuil et castration : le nouage de l’intime

 

 

 parution 2009 Cahiers de l'Actif

 


 

 

 

Argument :

 La difficulté à formuler la mort, en lien avec la perte et la castration.

Le deuil a à voir avec la perte. Cette perte se vit en lien étroit avec la position de chacun face à sa castration. Cette position détermine notre capacité à faire face à la mort et à pouvoir en parler.
Parler de la mort

Parler de la mort aux enfants

Parler de la mort des enfants à des enfants

 

 

  L’intime, le dictionnaire nous le définit comme : « ce qui fait l’essence d’une chose ». Mais le plus intime pour chacun d’entre nous n’est-il pas notre position par rapport à la castration ? Tellement intime, que nous n’en savons rien puisqu’elle relève de l’inconscient, mais aussi  tellement « extime » puisqu’à chaque instant, sur chaque action, elle se manifeste à notre insu, et fait la preuve de son existence en emprisonnant la notre.

 De la castration à la sexualité, il n’y a qu’un pas que Freud a su nous faire franchir allègrement. Mais ici, à défaut de sexualité, nous parlerons de la castration dans son rapport avec la mort.

 Quand on parle de castration, de quoi s’agit-il ?

 Il s’agit d’une perte, ponctuant la traversée de ce que l’on appelle le complexe d’Œdipe, où un enfant va devoir comprendre que sa mère n’est pas toute sienne, et qu’elle appartient à un autre, le père, son homme, celui qui est dépositaire et transmetteur d’une loi, la loi de l’interdit de l’inceste fondatrice de nos sociétés.

Le père va se poser en castrateur dans la mesure où il va savoir indiquer à son enfant (fille ou garçon) que la mère lui appartient à lui, et que l’enfant doit en faire son deuil.

Ce qui, à terme, lui ouvrira des horizons inestimables comme de pouvoir aimer un partenaire sexuel sans rester collé à l’image idéale du parent de sexe opposé ou de même sexe, dans l’inversion. Lorsque le message est bien passé et compris, l’enfant entre dans une phase de latence qui lui permet de sublimer et de s’investir dans d’autres activités, comme les apprentissages scolaires. Les choses se remettront en question au moment de l’adolescence, dans la rencontre avec l’autre sexe…

Le père n’est pas la loi, il ne la fait pas, mais s’en fait le représentant, la transmet à ses enfants, pour autant qu’il s’y soit lui-même plié… La femme, elle, s’y plie aussi, dans la mesure où son propre père aura, quant à lui, su la lui transmettre également.

Donc un couple se rencontre sur ce dosage subtil des positions de chacun.

Mais revenons à notre complexe d’Oedipe : l’enfant est dans une phase où il est amoureux du parent de sexe opposé et cherche à le séduire ; on le voit chez ces petites filles très féminines et enjôleuses, dans la compétitivité avec la mère, et chez ces petits garçons collés à leur mère dans le rejet du père, potentiel concurrent.

Il va donc être signifié à cet enfant que ses parents vivent en couple et dans l’amour et si possible suffisamment de désir pour qu’il puisse en prendre la mesure ; sinon c’est le début des avatars, et de futurs dérapages névrotiques ou autres.
Les deux sexes sont connectés à une même loi, l’interdit de l’inceste, soit l’interdit de l’accès à un parent ou même, membre de sa famille (y compris la fratrie ce qui ne semble pas être assez systématiquement signifié par les éducateurs.)

Donc pour l’enfant, il s’agit d’une perte radicale de cet amour idéal auquel il apprend qu’il n’aura pas accès. Et c’est d’autant mieux qu’il ne restera pas ainsi accroché à une recherche stérile d’un partenaire, inaccessible du fait de l’inégalé du modèle d’origine.

Cette perte a à voir avec un deuil. C’est un processus qui se traverse dans la durée, et dont on sort grandi, pour le moins transformé.

Le deuil consiste lui aussi en une perte, perte d’une personne aimée.

 

Castration et perte.

 

Quand on parle de « faire son deuil », je ne crois pas que le mot soit adapté. On ne fait pas un deuil, au mieux on le traverse ; « faire » induirait cette connotation comme quoi cela pourrait prendre fin ; ça ne finit pas, c’est simplement différent dans le vécu de la souffrance qui évolue jusqu’à pouvoir devenir tolérable ; il y a un avant et un après, contrairement à ceux qui prônent que l’on peut faire comme avant (!) et passer à autre chose…

Pour tous, enfants, adolescents, adultes, le deuil est une rupture, une coupure entre un avant, familier, et un après, inconnu. Cela fait peur, peu de gens y sont préparés, ou s’y préparent, en réfléchissant, au cœur de leur intimité, à ce que représente la mort, tant pour eux, que pour leurs proches.

Les capacités de chacun sont là, mises à l’épreuve et souvent durement.

En effet, lorsque l’on perd quelqu’un, on perd avant tout « un futur qui ne se vivra pas »  et évidemment, au pire, avec la perte d’un enfant, ce « non à venir » se profilera comme long par définition, puisque nos enfants sont censés nous survivre.

Dans un film, Clint Eastwood  faisait cette remarque qu’il n’était pas bien de tuer un homme non pas tant parce qu’on lui ôtait la vie, que parce qu’on le privait de son avenir : et que personne ne peut s’autoriser pareil pouvoir. C’est aussi la position de R. Badinter à partir de laquelle il a lutté contre la peine de mort.

 

En parallèle, perdre autrui c’est perdre un peu de soi.

« Pleurer sur les autres est une façon de pleurer sur soi. Ceux qui sont partis emportent une partie de vous que personne ne vous rendra. »

Ces paroles de François Mitterrand furent reprises par Robert Badinter, à la commémoration du 10° anniversaire de la mort de ce dernier, où il constatera, à son tour :  « sa mort a emporté une part de nous ».

De quelle « part de nous » s’agit-il ? De celle qui est concernée par ce phénomène de la castration, concept psychanalytique qui, d’après Freud, préside à la constitution d’un sujet. Cette part de nous a bien du mal avec la perte. Perte d’une personne certes, mais bien plutôt d’un idéal ou d’un fantasme ou d’une projection imaginaire. Qu’est ce que l’on perd au juste, au-delà de la personne ? Sur qui pleure-t-on ?

Lors d’un deuil, se joue un phénomène de modification des places de chacun et un déséquilibre, passager ou pas, s’en suit automatiquement.
De ce fait, il est important de faire repérer à un sujet, quelle part de lui s’anéantit face à une disparition. Car il n’y a pas que le défunt qui disparaisse ; il y a le statut, la place que l’on occupait, soi, face à lui ; par exemple, une place de parent, ou de frère ou de sœur… Et là quelque chose se perd qui ne reviendra pas : le parent n’est plus à sa place de parent ; l’enfant n’est plus à sa place d’enfant, en tant que frère ou sœur du disparu ; il n’est plus dans ce statut de frère ou de sœur d’un enfant vivant ; il devient le frère ou la sœur d’un enfant mort. Premier point !

Ensuite, deuxième point, il n’existe plus non plus, comme frère ou sœur de cet enfant disparu dans la perception et l’imaginaire que celui-ci en avait, de son vivant ; cela fonctionne en inversion : on se voit exister dans le regard de l’autre et si ce regard s’éteint, une part de nous s’efface ; cela paraît évident, mais c’est important à considérer car il ne reste que du souvenir de souvenir. C’est cette perte-là qui est, souvent, la plus douloureuse. Faire la lumière sur ce qui s’est joué en miroir, dans une relation, permet d’y réinjecter un peu de sérénité.


Si vivre, c’est immanquablement perdre, c’est, plus précisément, pouvoir perdre.

Cette perte, elle commence très tôt, dès le début, dès la naissance, qui est la première perte, la première séparation d’avec la mère ; rapidement, le nourrisson va devoir affronter une autre perte, celle du sein, objet de tous ses suffrages, auquel se substituera le biberon, dont un jour, il lui faudra bien se priver. Le passage par la marche, avec ce qu’elle implique de lâcher de la main, et donc d’autonomisation, sera une autre étape.

Viennent ensuite ces multiples séparations d’avec la mère qui s’éloigne, le quitte pour vaquer à ses activités, ou vivre sa vie de couple, et lui propose de rester jouer un moment seul dans son parc, ou encore le couche, ce qui présentifie toujours une notion d’abandon ...

La socialisation, l’accès à la parole, la propreté vont se faire les vecteurs de la naissance d’un sujet qui accepte de s’inscrire dans les règles et demandes de l’Autre.

S’ajouteront bientôt, et beaucoup plus terrifiantes, les expériences de la vraie séparation, celle de la crèche ou de la nourrice et pour ceux qui n’ont pas fait cet apprentissage, la rupture incontournable de l’entrée à l’école maternelle. L’école et l’aptitude aux apprentissages des règles du calcul, de l’orthographe, de la grammaire, se font le lit de cette capacité, ou de son inhibition ; les phobies de l’école qui se développent comme la maladie de cette génération, à l’instar de la dépression pour les adultes, nous donnent une vue imprenable sur le fonctionnement ou le dysfonctionnement de cette mise en place de la castration.

Toutes ces pertes ont un bénéfice à long terme : celui de permettre à l’enfant de devenir autonome et de ne pas rester collé à sa mère dans une relation fusionnelle qui l’empêcherait de grandir dans un équilibre psychique fondamental. Le père est généralement là, si la situation parentale est saine, pour lui frayer cette voie : le séparer de la mère et de cette relation fusionnelle du nourrissage, lui montrer la voie de l’individuation et l’inscrire dans son avenir de sujet, apte à la rencontre de l’autre sexe, donc dans sa future vie d’adulte. C’est en ça qu’il intervient comme père castrateur, introduisant la loi et la notion symbolique en tant qu’elle sépare. Cette acte symbolique est au fondement de la constitution psychique de l’enfant.

Ce passage, cette traversée, si elle n’est pas trop chaotique, permet de renoncer aux désirs propres à l’enfance, et plus exactement au désir pour le parent de sexe opposé, et d’accéder, ainsi à une acceptation plus ou moins réussie de la frustration et de la séparation. L’enfant est entré dans la loi, en pliant aux exigences de la société, dont celle de l’interdit de l’inceste. S’il accepte et entérine à son tour cette coupure avec son passé de toute puissance infantile où la fusion est illimitée, il entre dans la chaîne de la transmission humaine et sera mieux armé pour les pertes à venir. L’Oedipe est en relation avec la castration, la castration en relation avec la perte, la coupure. Ce fondement de la théorie freudienne n’est pas près d’être démenti.

 

Pendant la phase dite de latence (disons de six à douze ans), les choses s’apaisent jusqu’à ce qu’elles soient remises en question, au moment de l’adolescence.

C’est une période clé dans la solidification du psychisme (avec reprise et résolution, si tout va bien, du complexe d’Œdipe) car elle est porteuse, d’une autre forme de perte, celle de la perte de l’enfance, avec ce que cela représente d’acceptation ou de non acceptation.

Il faut savoir que pendant cette période, l’angoisse de mort peut les assaillir de manière envahissante, surtout s’ils sont confrontés ou ont été confrontés à des décès dans leurs familles (grands-parents par ex) ou chez des camarades. Face à des morts d’enfants ou d’adolescents proches de leur tranche d’âge, le traumatisme est extrêmement violent, et la réouverture de la blessure, probable.

 

Devenu adulte, le sujet aura à faire face, au cours de sa vie, à bien d’autres ruptures et frustrations. Elles peuvent aller de la perte d’un travail, à la perte de partenaires, dans la relation amoureuse, (les chagrins d’amour) ou dans les relations amicales, aux pertes inéluctables des décès dans son entourage et parfois aussi aux maladies et handicaps, puis à la vieillesse, temps du deuil de la bonne santé ; toutes ces souffrances qui font le lot commun de l’humain. Avec, inéluctablement au bout, sa propre perte, celle de sa vie...

 

Cet apprentissage bien mené des pertes et de la perte, n’est pas sans avoir un lien avec la perte finale que constitue la mort et la séparation irréversible des humains pris dans cette chaîne biologique du cycle de la vie.

Et s’il est vrai que tout un chacun peut se trouver plus ou moins confronté à tous ces drames qui forgent une existence, certains sont mieux armés que d’autres selon leur vécu, leurs antécédents et leur force personnelle. Dans ces situations, la capacité à faire face se fait l’écho de la manière dont a été traversé le complexe d’Oedipe... dont a opéré la castration. Ces déterminations personnelles induisent la manière par laquelle chacun traverse les épreuves, pour en ressortir ou démoli ou renforcé dans une meilleure connaissance de ce qui, pour lui, est essentiel.

 

De là, découle le « pouvoir vivre son deuil », affronter la séparation et la mort de celui auquel on est attaché...

De là, découle aussi la possibilité de faire face à son chemin personnel d’être humain, définitivement seul face à lui-même, et à sa mort. De savoir de quoi l’avenir sera inéluctablement fait, implique notre spécificité d’être parlant, irrémédiablement seul et soumis à l’angoisse.

Certains peuvent se le dissimuler sous de la bravoure factice et de l’hyper activité, d’autres s’y refusent en maintenant ce qui les dérange dans les abysses du refoulement. Cette impasse peut aussi se dérouler sous le signe de la dépression, de la mélancolie ou même du laisser tomber du suicide. L’option du face à face avec la vérité suppose des sujets debout, aptes à gérer la peur du lendemain et de l’inconnu, ou pour le moins, sachant se relever après l’épreuve.    

En tout état de cause, ne pas parler de la mort et s’inscrire dans des situations de non-dit induit indubitablement une forme d’incapacité à se construire sur de la réalité. Cela peut créer des deuils pathologiques qui ressurgissent, des années après. Cela est d’autant plus sensible lorsqu’il s’agit d’enfants, dont la personnalité n’et pas encore solide ni achevée.
Il est important de pouvoir, savoir et oser parler de la mort aux enfants sans crainte, ni tergiversations.

 

 La mort vue par les enfants

 

Que représente et comment se présente et se représente la mort pour les enfants ?

* Pour les plus petits, disons, avant six ans, elle n’a pas grand sens ; hormis de se présentifier au titre d’une absence ; mais ça n’est pas vraiment parlant pour eux parce que cela se maintient sur un plan très conceptuel auquel ils n’ont, justement, pas accès. Tout va, en fait, dépendre de la rencontre qu’ils vont en avoir, non pas sur le plan abstrait, mais dans le réel : par exemple, s’ils ont vu un animal ou une personne morte, et ont perçu que, dans la durée, aucun mouvement ne se produisait, ils réalisent alors que ça n’a rien à voir avec le sommeil ; de ce fait, la chose prend une allure d’expérience vécue dans la réalité. Les mots investissent d’abord un terrain concret. Puis une réflexion, voire un questionnement, auprès des adultes, s’en suivront. Ils ne pourront abstraire et conceptualiser qu’ultérieurement.

Mais leurs peurs et leurs angoisses se matérialiseront au travers des rêves et des cauchemars où les monstres prolifèrent comme mode de représentation. Ces formations de l’inconscient les conduisent à pouvoir formuler leurs questions, à condition qu’elles soient les bienvenues, auprès des adultes concernés. Il ne faut jamais manquer d’y répondre à la mesure de leur capacité à comprendre… qui est immense ; disons plutôt qu’il faille répondre progressivement, comme d’ailleurs sur le sujet de la sexualité qui les travaille souvent de pair, avec un vocabulaire qui leur soit adapté.

* Ils ne peuvent commencer à appréhender cette énigme qu’à partir du moment où, non seulement, ils ont la maîtrise du langage, mais surtout de la symbolisation.

En général, la capacité à symboliser commence à prendre de l’envergure vers l’entrée en grande section de maternelle ou au C.P., avec l’apprentissage du codage de la lecture et de la pratique du dessin qui sont des systèmes de conceptualisation et de sublimation organisés.

La différence se fait ensuite en relation avec la manière dont la mort est parlée dans la famille : si c’est un sujet tabou, ils le captent très vite et restent dans des non-dits en apparence, confortables pour tout le monde.

L’ennui est que cette ignorance peut déboucher sur de l’anxiété, relayée et alimentée par des inventions et des explications de substitution créées par leur imagination, fort prolifique dans cette période de l’enfance. On constate souvent des conduites de phobie de l’école qui s’expliquent par la perte de l’investissement et de la motivation pour les apprentissages, lesquels ne reposent que sur la curiosité et l’envie d’apprendre et de savoir.  C’est ce que l’on appelle d’un nom savant la pulsion épistémophilique ; elle se met en berne dès que ces enfants ressentent qu’on les empêche d’accéder à un savoir spécifique celui de la mort par exemple ou tout autre : filiation, adoption, décès, qui prennent l’allure de secrets familiaux.

En revanche, si les parents ou des proches, peuvent verbaliser les événements en prenant sur eux, cela se passe beaucoup mieux car ils s’inscrivent et inscrivent l’enfant, dans un système de pensée propre à la famille, (religieux ou non), mais qui apporte du sens. Et les enfants ont besoin qu’on leur restitue du sens. Sinon, ils ne comprennent pas et perdent tous leurs repères.

* A l’adolescence, période de reprise de la traversée du complexe d’Oedipe, la confrontation avec la mort peut prendre une nouvelle dimension, activée par la situation où ils sont, de deuil de leur enfance, et de potentielle dépression qui les rendent vulnérables.

Mais reprenons sur cette question du sens, qui passe précisément par les mots, les mots employés ou au contraire les mots qui ne sont pas dits.

 

Comment parler de la mort avec des enfants ?

 

 Comment échanger avec eux sur ce sujet, à leur niveau, à leur hauteur de compréhension ?

C’est d’ailleurs extraordinaire qu’il n’y ait pas de mot dans le vocabulaire français pour nommer les enfants qui ont perdu un frère ou une sœur, pas plus, vous l’avez constaté, que pour nommer des parents qui ont perdu un enfant ; cela vient sans doute de ce que c’est impensable, du fait de l’anachronisme de la chose, et qu’elle est donc indicible, innommable...

Or, les mots du deuil qui ne sont pas dits vont entraîner des maux.

Mais alors, dire comment ? Ce qu’il en est d’un décès ou même d’un décès à venir.

Il semble que la transparence et un souci de vérité soient les meilleurs guides pour des échanges fructueux.

La mort doit être annoncée aux enfants, et même avant, quand c’est possible ; eux aussi doivent être prévenus de la maladie, de l’approche de la mort et du décès, tout de suite, en même temps que les adultes, sans différer pour on ne sait quelle raison ; car autrement, ils percevront forcément les chuchotements et les silences qui leur parlent à tue-tête et les inquiètent encore plus.

Le deuil se décline évidemment, selon les modalités qui ont présidé au décès.

Ce n’est forcément pas la même chose lors d’une maladie, d’un accident, d’un suicide ou d’un meurtre, on s’en doute.

Je parle de meurtre, ce que je n’aurai peut-être pas fait il y a encore quelques années, parce que, malheureusement, cela devient une constante dans nos cabinets que de recevoir des endeuillés confrontés à la violence de la folie.

Dans la maladie, le deuil passe par un pré-deuil qui permet de se faire à l’idée et de s’inscrire dans la durée, surtout si les traitements sont longs, voire très longs ou si l’on a à faire à de l’acharnement thérapeutique, ce qui est souvent le cas avec des enfants pour lesquels tout est tenté jusqu’à l’extrême. Ce qui peut se comprendre.

Un accident confronte les proches à la violence du traumatisme lié tant à la brutalité de l’inattendu qu’à la violence de la réalité ; et là, pas de temps de préparation, mais un choc qui laisse des traces mnésiques sévères.

Enfin, les suicides, s’ils provoquent les mêmes chocs que les accidents, se doublent d’un autre paramètre, celui de la colère, le plus souvent camouflée sous un vécu d’abandon. Il est en effet de bon ton de vouloir tout pardonner aux morts en oubliant ce qui, chez eux, suscitait, de leur vivant, notre agacement ou notre désapprobation. Et de ce fait les temps de la rancœur, de l’injustice ou de l’abandon ressentis, ne peuvent se formuler.

L’annonce du décès et les paroles qui sont posées dans les moments qui suivent, auront, à terme, un impact aussi important que celui du décès lui-même ; ces mots-là ne s’oublient généralement pas ; et l’on ne peut que déplorer le manque de tact et d’à propos qui se constate le plus souvent lors d’annonces faites par des maires, des secouristes, des soignants, qui manquent cruellement de formation à cet égard… L’exemple le plus flagrant de dysfonctionnement du dire, se pratique sous couvert de bonnes intentions, dans l’optique de ne pas heurter, de ne pas blesser, d’épargner une souffrance que l’on s’accorde à considérer comme inutile : il s’agit d’occulter, pour tenter d’épargner l’autre... Or la souffrance ne peut s’épargner ; elle est le lot commun et doit être affrontée.

Et je dirai, y compris pour les enfants. Si l’on cherche à les protéger de la souffrance, ils auront, eux-mêmes, des difficultés à y faire face dans leur vie d’adultes.

Une erreur consisterait, par exemple, à dire aux enfants les plus jeunes, cette demi-vérité d’un départ en voyage au retour aléatoire, dont on espère que le temps et l’oubli espaceront les questionnements.

Dans certaines familles, on dispense les enfants, surtout s’ils sont petits, des rites funéraires : « parce qu’ils sont trop petits, que c’est trop dur, ou qu’ils ne comprendront pas ». Françoise Dolto, grande clinicienne des enfants, incitait les parents à emmener même les nourrissons, dans les bras de leurs parents, aux cérémonies commémoratives.

Les enfants comprennent très bien surtout si l’on se donne la peine de le leur expliquer : les petits ont une capacité à l’écoute encore trop souvent ignorée. Il ne s’agit pas de se reposer sur eux, ni de s’en faire le relais de nos douleurs, ni de s’en servir comme déversoirs. Les enfants ne sont pas là pour porter les adultes, mais ils sont clairvoyants, pragmatiques, spontanés et leur fraîcheur peut être d’une grande aide.

 

Or, d’une manière générale, parler de la mort, entre adultes, et à fortiori avec des enfants, semble un exercice particulièrement difficile. On a désormais, une fâcheuse tendance à s’y dérober, alors qu’il y a encore peu, la vie rurale nous y confrontait de façon habituelle. Les personnes âgées mouraient encore à la maison et non plus comme aujourd’hui, majoritairement dans des hôpitaux ou des institutions, où leur décès se dérobe au regard. Notre société hygiéniste et de consommation où la jeunesse et la santé sont des critères de réussite, ne supporte pas trop de s’arrêter sur ce temps du vieillissement ou de l’agonie, et l’a transformé en tabou.

Le silence, le mi-dire, ceux qui le pratiquent pensent y trouver une protection. Mais c’est une protection qui reste ponctuelle, donc éphémère, et le processus normal du deuil s’en trouve altéré. Au pire, cela revient ultérieurement dans un syndrome de deuil pathologique, des années après, sous forme de symptômes handicapants.

Sachant que les adultes ont eux-mêmes du mal avec cette notion et s’en défaussent le plus souvent, au mieux, sur autrui, on imagine la difficulté lorsqu’il s’agit de parler de la mort d’enfants…

 

La mort des enfants expliquée aux enfants :

 

La mort d’un enfant laisse une souffrance qui elle, ne s’efface jamais, même si l’on arrive un jour à pouvoir vivre avec. Le problème est là, particulièrement crucial, car la perte est anachronique et vient faire exploser tous les paramètres du supportable.

Par le biais du repérage de la souffrance des enfants (frères, sœurs, neveux, cousins…), suite à un décès, il est intéressant de s’interroger sur la manière dont se parle, ou non, le deuil dans une famille. S’ils sont abandonnés à leur douleur parce que les adultes sont plongés dans la leur, ces enfants n’ont personne sur qui s’appuyer pour élaborer une position face à la perte. Leur solitude se met alors en résonance, de façon prématurée, avec celle, fondamentale, de notre condition  humaine. Comment réagir pour que la perte, qui vient faire écho au processus de constitution du psychisme d’un sujet, les conduise à vivre leur deuil plutôt qu’un ravage ?

 

Il n’y a rien qui ne puisse se dire, depuis les fausses couches, en passant par les IVG et IMG, jusqu’aux enfants morts nés. Les enfants savent tout. Et surtout tout ce qu’on leur cache.

Ils sentent que les parents sont dans la douleur aussi faut-il la leur faire partager dans les mots. Les mots doivent être adaptés, certes, mais énoncés. Les parents croient avoir fait leur deuil de ces situations mais en fait, ils ont refoulé trop rapidement. Sont passés trop vite à autre chose, n’ont pas pris le temps nécessaire (cela vaut aussi pour les IVG, surtout si elles se sont répétées).

Des années plus tard, en thérapies, se retrouvent ces chagrins, ces frustrations et cette culpabilité, comme terriblement prégnants… Le regret, la nostalgie sont omni-présents mais accompagnés d’un sentiment de culpabilité, soit dans le choix qu’ils ont eu à faire (IMG), soit parce qu’ils se demandent qu’est-ce qu’ils ont mal fait ou raté. (Il y a encore peu, ces enfants nés sous IMG n’étaient pas déclarés en mairie, comme nés ; cela a, Dieu merci, changé et permet aux parents de symboliser cette naissance et de démarrer un  deuil).

Les enfants morts nés, laissent les parents dans des douleurs indescriptibles parce que le temps du maternage et du nourrissage n’a pu se traverser…La douleur des parents vient là, paradoxalement de ce qui n’a pu se vivre. C’est parfois plus dur de faire le deuil de ce qui n’a pas existé que de ce qui s’est partagé. Et pourtant, on voit encore des parents de nouveaux-nés à pronostic réservé, ne pas s’en occuper par peur de l’attachement alors que ces bébés ont besoin d’eux pour lutter. Ils auront, eux-mêmes, besoin d’avoir traversé ce vécu pour entamer un deuil si cela se présente. Il faut que ça leur soit expliqué.
Les fratries peuvent être mises à contribution dans le partage de toutes ces peines, c’est toujours mieux que le silence.

D’autant qu’il existe fréquemment des situations où les frères et soeurs naissent après la mort d’un enfant. C’est toujours une place et une situation difficile dans ce qu’il y a à porter de l’ absence de l’autre. Si le deuil n’a pas été traversé avant cette nouvelle naissance, un doute persiste immanquablement sur la part de lui qui vient en remplacement de cet enfant perdu et sur ce qu’il vient combler de cette précédente absence…

 

Les enfants comprennent tout, pour peu qu’on le leur explique et surtout en étant soi-même au clair avec ce qui s’est passé.

Ils voient et constatent l’état de peine de leurs parents, sont sensibles à tout changement d’atmosphère, perçoivent les affects de tristesse, de morbidité : mieux vaut mettre des mots dessus plutôt que de laisser l’ignorance  leur créer des symptômes futurs parce qu’ils se sont forgés des réponses inadaptées.

De surcroît, il est important qu’ils puissent s’appuyer sur des échanges de parole pour dire à leur tour, ce qu’ils vivent et ressentent ; si les parents ne s’en sentent pas capables, il est bon que des oncles et tantes ou des grands parents ou des amis proches se substituent à eux.

Si c’est trop difficile dans une famille, il est souhaitable que le relais soit pris par des professionnels qui peuvent aider l’enfant, ou les adultes, à refaire circuler une parole entre eux, au lieu que chacun se mure dans sa douleur et son silence. Mais nous verrons cela plus loin.

 

Le summum de l’insupportable est, évidemment, le suicide d’enfant qui laissent les familles dans une énigme pesante, liée à un sentiment terrible de culpabilité, redoublant un deuil impossible. Les adultes, qui ont donné la vie, ne tolèrent pas que leurs propres enfants disposent de la leur, et fassent un choix aussi « démissionnaire ».

J’explique cela régulièrement en cabinet à ces enfants, ou ados, quand ils viennent me consulter avec des idées noires et en tutoyant la mort : ils ont à comprendre qu’ils ne sont pas encore libres d’eux-mêmes, qu’ils sont trop jeunes, trop immatures, peu au fait de ce qu’ils peuvent devenir et vivre plus tard ; ce choix doit être différé, pour protéger les parents, qui leur ont donné la vie, jusqu’à ce qu’ils soient au minimum majeurs et aptes à décider de leur sort.

C’est le respect minimal dû à leurs géniteurs. Ils entendent ce raisonnement et l’acceptent assez bien en général (sauf s’ils ont une structure psychotique qui les empêche de pouvoir différer ce qui là, suppose qu’une prise en charge très sérieuse soit mise en œuvre).

Devant un suicide, la difficulté consiste à accepter le choix de l’autre, sans se maintenir dans cette position de possessivité si habituelle pour des parents face à leurs propres enfants. Pourtant il s’agira, dans le deuil, d’entériner cette solution sans autre alternative, de comprendre et de respecter la souffrance qui y a mené, souffrance devenue intolérable, et dont cet acte les a libérés. Un accompagnement bien mené consiste à faire que cette issue délibérée, ne se vive pas, pour les proches, dans un vécu d’abandon.

Les frères et sœurs, quant à eux, comprennent mal cet abandon et les raisons qui ont pu y présider. Ils sont, par ailleurs, doublement touchés dans le registre de la culpabilité parce que soumis aux affres de la jalousie, propres à toute position infantile dans une constellation familiale. Ils ont, en effet, généralement été dans des situations de concurrence, de compétition, où ils ont envié un frère ou une sœur en allant jusqu’à penser parfois qu’il le voudrait mort ; et, du fait que ce souhait se voit réalisé, ils se retrouvent devant une angoisse terrible parce que ce qui était de l’ordre du fantasme et de l’imaginaire, se trouve réalisé de façon quelque peu magique, dans la réalité.

 

Ces enfants sont donc en deuil.

Les enfants de la fratrie qui perdent un frère ou une sœur de n’importe quel âge, et à n’importe quel âge, ces enfants-là souffrent, et on passe le plus souvent gravement à côté de cette souffrance.

Voici un extrait de Mille soleils de Khaled Hosseini

C’est l’histoire d’une fillette dont les frères sont morts pendant la guerre en Afghanistan contre l’ex URSS. Elle interroge sa mère sur ses émotions par rapport à cette perte, laquelle lui répond ainsi : « certains jours, poursuivit Fariba d’une voix rauque, quand j’écoute le tic-tac de l’horloge dans l’entrée, je pense à toutes les minutes, à toutes les heures, et les journées, et les semaines, et les années qui m’attendent. Tout ce temps sans eux. Alors, je n’arrive plus à respirer comme si quelqu’un m’écrasait le cœur, et je me sens si faible que je n’ai qu’une envie, m’écrouler par terre. »

Elle ajoute : « je n’ai pas été une très bonne mère pour toi » et l’auteur précise : « Laila acceptait mal de ne pas être la raison de vivre de sa mère. Jamais elle ne lui laisserait une empreinte aussi indélébile que celle de ses frères. Le coeur de Fariba lui évoquait une plage grise sur laquelle ses pas étaient effacés – et le seraient toujours – par les vagues de chagrin qui venaient inlassablement se briser là . » 

 Tout cela pour expliquer qu’un enfant qui est en deuil est un enfant, certes, en souffrance, mais surtout, en double souffrance :

- il est dans le deuil, lui aussi au même titre que ses parents, du fait du décès ;

- il devient le laissé pour compte, celui qui n’a plus de place, celui qui ne focalise plus l’intérêt et l’attention des adultes ; il devient vide, et se dénarcissise… Il ne compte plus. Ces enfants-là sont pourtant bien vivants, eux, avec leurs espoirs et leur avenir en perspective ; mais rien ne tient plus la comparaison avec l’enfant disparu ; devant cette absence, ils deviennent comme invisibles. Leurs facultés à grandir sont mises à rude épreuve. Un soutien leur fait défaut.

C’est une place très différente de celle des autres membres de la famille : ils ne sont plus les « enfants de leurs parents » au même titre que ce qu’ils étaient avant : c’est un double deuil !

D’une manière plus générale, sont touchés par cette situation, parce qu’ils sont encore inachevés psychiquement, tous les enfants d’une famille, frères et sœurs bien sûr, mais aussi cousins, cousines, neveux, nièces … Et j’ajouterai même camarades d’école, et amis de voisinage ou de loisirs.

 

 Accompagner

 

Quel peut être l’intérêt d’un accompagnement, quand faut-il le mettre en oeuvre et pourquoi ?

Tout d’abord, il faut souligner que les parents, certes, font des enfants, c’est somme toute assez simple et porteur de pulsion de vie ; mais rarement et peut-être, heureusement, ils se penchent sur cette idée assez dérangeante que quand on donne la vie, on donne aussi la mort ; bien évidemment la mort, en son temps, celui de la vieillesse ce qui est, de loin le plus acceptable, c’est à dire en fin de parcours et le plus tard possible : mais cette vie peut s’interrompre aussi prématurément, on le sait, on le voit, et il faut pouvoir faire avec.

Lorsque la chronologie s’inverse, il y a un malaise parce que ça ne va pas dans le sens normal des choses. Les sujets qui partent, au cours de leur enfance, donnent à voir qu’ils n’ont pas parcouru leur vie telle qu’on pourrait l’espérer. Et pourtant, on peut aussi considérer l’inverse : qu’une boucle se ferme sur elle-même et qu’il y a un sens à ça. Ce sens appartient à celui qui s’en est fait porteur ; les proches n’y ont pas forcément accès…
Certains en attribuent l’explication à une causalité prise dans un système de croyances religieuses, qui les aide.

Pour autant, un accompagnement peut ne pas être inutile.

Il se constate et c’est une expérience malheureusement trop répandue, que les proches, ou les amis ont une certaine tendance à s’éloigner, voire à disparaître quand les choses deviennent trop dures, trop lourdes, trop longues et angoissantes. Ce peut être la violence d’un choc, la durée d’une maladie, ou encore l’étirement de ce vécu du deuil qui ne se dissout pas à la vitesse des impératifs de notre société de consumérisme. Les adultes peuvent être en dérive et leurs enfants ne pas trouver auprès d’eux, une aide suffisante.

En effet, lors d’un deuil ou d’une longue maladie à pronostic vital, les gens s’éloignent, le vide se fait autour, les amis se comptent sur les doigts d’une main… Les réactions paraissent souvent inappropriées, des donneurs de conseil en passant par ceux qui vous culpabilisent d’être encore et toujours dans la souffrance ; les relations se distendent ; on ne se comprend plus. Ou pour le dire autrement, les gens en ont vite assez de vous écouter ressasser votre souffrance et fuient. Comment cela se fait-il ?

La mort des uns fait resurgir la mort de soi, sa propre mort en filigrane et c’est tellement insupportable qu’ils préfèrent ne pas s’y confronter en restant à vous soutenir. C’est un choix « de survie » malheureusement !

Pour les décès ou les funérailles, les gens sont encore là, mais face aux deuils, et à leur durée, il n’y a souvent plus grand monde. On peut vite se sentir exclu, rejeté.

Donc l’accompagnement vise à combattre l’isolement et la solitude.

Pour les parents, mais aussi la fratrie, psychothérapies, groupes de paroles, adhésion à des associations, échanges, peuvent être des solutions d’aide et de soutien.

Il est préférable d’éviter la solution des médicaments si vite prescrits par les généralistes, quand ce ne sont pas les psychiatres, qui ne font qu’occulter le processus du deuil et empêchent qu’il se traverse. Un deuil ne peut se faire dans le forçage ou l’éviction et encore moins dans l’anesthésie du sujet que mettent en place ces types de traitements (ce qui n’empêche pas de se faire aider pour dormir ou se calmer, mais pas sur de la durée). Quand les choses ne sont pas vécues dans le cadre d’un processus de chagrin et de deuil, se créent des deuils pathologiques dont il est ardu de se sortir.

Un accompagnement psychothérapeutique, j’entends professionnel, même ponctuel peut permettre que se désamorcent ces mécanismes. Une parole qui circule amène toujours plus de soulagement qu’un silence qui conduit au refoulement et à des blocages.

 

Et par ailleurs, les décès des enfants sont une telle agression que nous sommes souvent sollicités par des équipes soignantes pour exercer auprès d’elles, ce qu’on appelle des supervisions, c’est à dire, des moments d’écoute de la souffrance que ces soignants rencontrent au cours de leur pratique quotidienne.

 

S’occuper des endeuillés suppose d’être très ouvert à ce qu’ils vivent et traversent, sans jugement préconçu, ni projections personnelles. Il s’agit davantage de les écouter que de conseiller ou répondre. Il s’agit aussi de ne pas régler, dans ces prises en charge, ses propres impasses par rapport à la mort, comme on le constate souvent chez les accompagnants bénévoles, par exemple, en soins palliatifs.

L’important consiste à reconnecter à leur désir, à leur pulsion de vie, ceux qui s’en sont éloignés de par la confrontation à la pulsion de mort qui s’est mise en travers de leur route ; et ce, en leur transmettant précisément ce qui est le plus vivant en nous. L’extime de la pulsion de vie de celui qui accompagne vient faire relais au plus intime de la castration de celui qui est en deuil.

 

C’est là porter un véritable intérêt à ceux qui restent, et qui souffrent de la tristesse de l’absence.



 

 

 A lire :

Appanah Natacha, Le dernier frère, L’Olivier, 2007

Gaudé Laurent, La porte des Enfers, Actes Sud, 2008

Schmitt ; Oscar et la dame en rose ; Albin Michel, 2002

 A voir : 

Christine Pascal ; Le petit prince a dit ; France, 1992

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



Laurent Gaudé, La porte des Enfers Actes Sud, 2008 p 141

« En disparaissant, les morts emportent un peu de nous-mêmes. Chaque deuil nous tue. Nous en avons tous fait l’expérience. Il y a une joie, une fraîcheur qui s’estompe au fur et à mesure que les deuils s’accumulent… Nous mourons chaque fois un peu plus en perdant ceux qui nous entourent… »

 

 

 

 

[3] François Mitterrand, cité par Jacques Attali, in C’était François Mitterrand, Fayard, 2005.

 

« ma mère a porté, toute sa vie, comme moi, la mort d’Anil et de Vinod et comme moi, elle n’a jamais réussi à mettre un mot sur ce deuil là. On peut dire qu’on est orphelin, veuf ou veuve, mais quand on a perdu deux fils le même jour, deux frères chéris le même jour, qu’est-ce qu’on est ? Quel mot dit ce qu’on devient ? Ce mot nous aurait aidés, nus aurions su de quoi nou souffrions exactement quand les larmes nous venaient aux yeux inexplicablement et quand, des années plus tard, il suffisait d’un parfum, d’une couleur, d’un goût dans la bouche pour tomber à nouveau dans le chagrin, ce mot-là aurait pu nous décrire, nous excuser, et tout le monde aurait compris. »

Le dernier frère Nathacha Appanah Editions de l’Olivier, 2007 p 103/104

 

IVG : interruption volontaire de grossesse. IMG : interruption médicale de grossesse.

Les IMG, interruptions médicales, impliquent les parents différemment dans leurs décisions : elles sont très difficiles à prendre car l’embryon qui présente une carence physiologique, une malformation ou une maladie qui impliquerait un danger pour lui ou un handicap, est beaucoup plus âgé que dans l’IVG, où les délais sont strictement limités par la loi. Les équipes médicales soutiennent le plus souvent les parents, mais au final c’est quand même eux qui tranchent. Sur la culpabilité, se greffe un sentiment très fort de donner la mort à un fœtus déjà avancé dans sa formation.

On note que certains enfants, très perturbés et hantés par la mort, en parlent continuellement, ou n’ont aucun sens du danger et se livrent parfois à des passages à l’acte. Ils se repèrent par une appréhension très crue ou cruelle de la mort, signant combien ils sont pris dans un débordement de jouissance non régulé par l’accès au symbolique. Leur vocabulaire est indexé du côté du réel passant par des descriptions violentes, sordides, exubérantes de vulgarité, scatologie ou jurons ; ils s’immergent dans l’immonde sans qu’aucun état d’âme ne vienne tempérer leurs dires ou leurs dessins. Mais là, la castration n’a pas opéré et la pathologie est aux commandes nécessitant des prises en charge dans la durée.

Ce sont des enfants dits « psychotiques » qui en ont fait une jouissance morbide qu’ils gèrent de manière crue et effrayante, et dont ils ne peuvent se détacher.

 

 

Belfond  2007 p 144/145

Par Florence PLON - Publié dans : articles psychanalyse
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Mardi 20 janvier 2009 2 20 /01 /Jan /2009 15:36


En finir avec sa mort        par FLORENCE PLON  publié dans Cultures et Sociétés  (Téraèdre)

Euthanasie, suicide, la question de donner la mort ou de se donner la mort ou encore d’attendre qu’elle vienne en son temps ou à travers les horreurs de l’acharnement thérapeutique ou encore suite aux pertes d’autonomies et souffrances en tous genres, n’est pas une réflexion à éluder parce que dérangeante ou prématurée. Mieux vaut s’en emparer, et ce, avant que l’accident cérébral, le coma ou l’invalidité handicapante ne nous livrent à l’inconscience et donc à l’incapacité  de décider de ce que sera notre fin.
L’euthanasie dite “indirecte  ” intervient en effet dans ce type de contexte et met les proches et les soignants dans une grande inquiétude quant aux décisions à prendre. La culpabilité et les interrogations ne laissent guère en repos ceux qui ont du, à un moment décider pour autrui de ce qui peut convenir alors que celui-ci n’est plus en mesure d’énoncer ses volontés. Cela conduit même parfois à de véritable prises de pouvoir que la justice s’arroge le droit de punir selon les termes de la loi. Or aujourd’hui, cette loi est activement sollicitée à évoluer en fonction de la demande du public, c’est à dire nous, vous, toi, moi, chacun d’entre nous, convié un jour ou l’autre, à regarder la mort en face.

On voit de plus en plus de gens, actuellement, refuser un acharnement thérapeutique et faire ce choix courageux de laisser les étapes se traverser vers la fin, sans plus vouloir d’interventions surmédicalisées. La demande la plus pressante consiste en un soulagement de la douleur, une gestion plus paisible de la fin de vie, où puissent encore se partager les derniers mots, les dernières décisions...
Mais au-delà on voit aussi, en particulier dans certains cas de tumeurs du cerveau ou de grande dépendance, par exemple, se dessiner une autre tendance, celle de vouloir mourir conscient à soi-même. Prendre la décision avant qu’il ne soit trop tard et tant que l’on est encore en mesure de décider des limites  au-delà desquelles on estime ne pas devoir aller, se veut une décision épineuse.
Là réside cette vaste question du droit de décider de sa propre mort . Bien qu’interdite par la religion, cette opportunité du suicide reste ouverte tout au long de la vie sauf précisément lorsque l’on tombe gravement malade ou handicapé. Certains font ce choix de transgresser toutes les conventions en dépit, et à cause de leur état.


Le 20 Mai 2005 à une heure tardive, comme il se doit, France 2 programme  un documentaire :“le choix de Jean”. Les téléspectateurs qui le visionnent prennent en pleine poitrine, un choc qu’ils ne sont pas près d’oublier.
Il s’agit là en effet d’une forme d’euthanasie volontaire, assistance au suicide, plus exactement dénommée “auto-délivrance”, interdite en France, autorisée sous certaines conditions en Suisse.
Tourné par Stéphanie Malphettes et Stéphan Villeneuve, ce film retrace, de façon impressionnante, les derniers jours d’un homme qui, atteint d’un cancer du cerveau, a décidé, en toute réflexion et connaissance de cause, du jour où il mettrait lui-même un terme à sa vie, avant de devenir impotent ou inapte à prendre sa décision en toute lucidité. Il y  expose les termes de sa décision et de la réflexion qui y a présidé jour après jour.
On admire la sobriété de la caméra jamais voyeuriste, et surtout la dignité, la justesse des propos de cet homme, assisté par sa compagne, tous deux unis dans l’acceptation de rendre compte, pour autrui, de la traversée de cette épreuve à laquelle ils sont tous deux confrontés à des places différentes ; de cette expérience tragique, ils nous offrent la richesse, leur richesse...
Le respect s’impose : cet homme, héraut d’un temps nouveau, se met en situation d’affronter un réel insoutenable :  il convoque sa mort à heure dite  ; lot le plus communément épargné à chacun, et qui, de ce fait, nous permet de l’attendre sans trop y penser ...
Si l’on se sent suffoqué, bouleversé, par ce reportage, on s’en retrouve surtout grandi ; grandi d’appartenir à cette espèce humaine qui peut parfois faire preuve d’autant d’humanité, de dignité, et de respect d' elle-même . On  sort de cette projection avec la notion que l’essentiel est là, et le reste bien superflu.
La télévision s’est faite, en cette occurrence, le relais d’un engagement social qui pourra faire, dans l’avenir autorité, et se positionne comme à l’avant garde d’une information encore peu répandue. Cela honore un média dont les responsables ont su faire un choix téméraire ...


***

On n’est en effet plus là dans le domaine de l’euthanasie passive avec arrêt des traitements, mais bien dans celui, très spécifique et étroit, d’une assistance à sa propre mort. Ce dilemme, car c’en est un, ne se donne pas à trancher en France où la législation y voit un crime puni par la loi. Mais il commence à agiter les consciences et les débats, afin que des   propositions soient faites en matière de législation. C’est une lutte de longue haleine que s’efforcent de mener les pionniers, dont certains sont fortement médiatisés suite à leurs parcours.
Il ne s’agit aucunement de faire l’apologie de ce qui n’est d’ailleurs pas érigé en méthode, en système  ni en règle, mais bien de signaler que cela existe, que c’est possible.
Cela se fait ainsi en Suisse et ça commence à se savoir à l’étranger, en France par exemple. Et le grand public s’interroge et évolue dans une réflexion qui concernera, un jour ou l’autre, tout un chacun. La pression se fait plus intense sur les législateur et les débats montent au devant de la scène. Et la demande, même si elle se voit opposer une fin de non recevoir, se fait de plus en plus insistante. de l’euthanasie  va devenir, pour notre société, un enjeu important à traiter. La société évolue en fonction des changements de la prise en charge médicale et de ses progrès, et d’autres exigences surgissent, comme de vouloir mourir sans souffrir, et de mourir à son heure et en faisant les choix qui vous appartiennent... que  cette volonté peut s’affirmer, parce que des circonstances  très particulières se présentent on voit se mettre en oeuvre un dispositif singulier. Cela existe en Suisse, où l’association Exit,  branche de l’ADMD,    favorise sous certaines conditions très particulières, la possibilité de partir avant l’heure quand on en fait le choix en toute conscience.
Des hommes et des femmes, unis sous la bannière de leurs convictions et du combat qu’ils mènent, s’y sont regroupés pour décider de leur avenir. Certains sont gravement malades et ont fait cette demande de bénéficier d’un protocole spécifique qui interrompe leur vie au moment où ils l’auront décidé. Au préalable, un accompagnement psychologique a été mis en route et une réflexion suscitée, partagée et soutenue pour préparer et évaluer en plusieurs temps, la concrétisation d’une telle décision. Des accompagnants sont en charge de cette tâche dont ils s’acquittent avec tact et humanité.
Les accusations vont bon train et se montrent parfois (souvent) très virulentes. Les détracteurs n’hésitent pas à attaquer avec mauvaise foi et prétention, sans s’arrêter à considérer que, s’ils sont libres de ne pas vouloir que ces protocoles leur soient appliqués, ils ne peuvent cependant empêcher que d’autres, qui les souhaitent pour eux, soient libres d’en décider. Personne ne sait pour personne, pas plus en matière d’avortement que d’auto-délivrance. La décision appartient à celui qui la prend. Il en est seul juge et apte à se trouver face à lui-même pour l’assumer.
Les accompagnants en témoignent : ils n’ont aucune expérience de dérive ou d’abus. Les demandes ne viennent jamais des familles, sauf quand elles se font porte-parole du malade, relais ou parfois mandataire. Elles sont plus généralement en position de freins, luttant, in extremis, pour gagner un peu de temps. Ca leur est souvent difficile à accepter. Il faut que la situation s’aggrave considérablement pour qu’elles s’inclinent, parfois face à l’urgence et entérinant, comme une nécessité, un geste visant à soulager de ce qui n’est plus supportable.
Ce n’est ni un geste criminel ni un acte suicidaire. Ceux qui s’y confrontent sont tout sauf suicidaires. Ils sont même attachés à la vie mais conscients que la leur n’est plus tolérable en l’état. D’où l’impératif d’en finir, et ce, tant que leur autonomie leur permet encore de confirmer leur choix en toute lucidité.

Les accompagnants ne donnent pas la mort. Ils se contentent d’apporter un produit létal à un malade qui leur en a fait la demande réitérée et en toute conscience et qui va, lui-même, se l’administrer. En revanche, ce qu’ils donnent, c’est du temps, de leur temps, leur présence, leur accueil à cette demande inhabituelle, et à la souffrance qui va avec... Ils prennent d’ailleurs le temps qu’il faut pour que cette demande mature, et puisse se mettre en oeuvre, ultérieurement, la décision débouchant sur un acte. Lequel est par définition irréversible et suppose d’avoir pu être évalué, et endossé par anticipation.
Ils entourent, ils échangent, et acceptent de se laisser entraîner par le malade, et par ses proches, sur ce terrain de la parole sur la mort et de l’angoisse omniprésente qui la soutend. Cela ne coule pas de source. Peu de personnes sont aptes à accueillir ce qui peut apparaître comme une détresse, mais qui, le plus communément, va se transformer en sérénité... Pour ce, un chemin doit être parcouru, qu’ils sont là pour baliser, menant celui qui veut mourir, qui va mourir, au bout de sa vie.
Car la différence est là, au niveau de l’éthique : il semble plus aléatoire et délicat d’interrompre des dispositifs qui maintiennent en vie artificiellement, sachant que la décision incombe au corps médical et que le patient n’est aucunement, et pour cause, sollicité à  se prononcer... C’est certes, une décision collégiale où la famille peut être convoquée. Mais elle se prend en lieu et place d’un sujet dont on ignore quelle volonté aurait été la sienne. Cela peut donner libre cours au doute, et ultérieurement, à la culpabilité.
Dans le cas de l’auto-délivrance, pas de questionnements de ce type, puisque le sujet est en lieu et place de décider pour lui en toute lucidité. C’est, au final plus simple puisque dénué de toute marge d’erreur : le patient sait et fait pour lui ; point !

De fait, on  constate qu’en Suisse, de plus en plus de médecins se disent favorables à l’auto-délivrance, sans pour autant, forcément, vouloir, eux-mêmes, la pratiquer. Elle ne fait pas partie des gestes dits médicaux mais est en passe de le devenir ; aussi est-il largement question que l’euthanasie, et ses diverses facettes, morales et techniques, soient étudiées à l’école de médecine et dans des séminaires. La formation des médecins, la possibilité que ces auto-délivrances puissent avoir lieu dans les institutions (ce qui est déjà autorisé lorsque les personnes âgées y sont domiciliées), l’ouverture des services hospitaliers (c’est déjà le cas  du Centre hospitalier universitaire vaudois  ), et enfin la possibilité qu’Exit en vienne, un jour, à passer la main au corps médical, habilité à agir, grâce à la dépénalisation sont des victoires attendues.
Et enfin la dernière bataille consistera à faire valider l’euthanasie “directe” eu égard aux  arguments  tout à fait recevables qu’avancent les défenseurs de cette cause.  Il se constate en effet que les malades prolongeraient volontiers leur temps de vie s’ils n’étaient jugulés par cette échéance de l’auto-délivrance qui implique qu’ils restent suffisamment autonomes et lucides pour faire ce geste de boire le produit. Savoir que d’autres, à leur place, prendront la décision et procéderont à son exécution leur permet de surseoir à leur décision et d’attendre, en restant vivants, tant qu’ils le peuvent et le souhaitent. On gagne du temps... Ce système est légal en Belgique et en Hollande avec, bien sûr, un encadrement qui élude toute possibilité de dérapage.
 
Dans le cadre du fonctionnement d’Exit, qui s’en tient à l’assistance au suicide, le protocole est très rigoureux et cela s’impose : de plus l’extériorité de ces personnes, à la famille et au corps médical, offre une garantie de sécurité, du fait de la non ingérence de “motifs égoïstes” familiaux ou médicaux précisément. C’est d’ailleurs en cela que la prorogation de leur action semble souhaitable, en parallèle à une éventuelle prise en charge médicale, pour éviter toute main mise trop verrouillée.. .
De manière totalement immuable, les malades doivent être domiciliés en Suisse, membre de l’association depuis au moins un an   et avoir, lorsqu’ils sont d’anciens membres, renouvelé leur engagement, tous les ans, pour confirmer l’actualité de leur choix.

Les conditions autorisant une demande avec dépôt de dossier (soigneusement étudié) sont au nombre de cinq :

- discernement
- demande sérieuse et répétée
- maladie incurable
- souffrances physiques ou psychologiques intolérables
- pronostic fatal ou invalidité importante  .

Les bénéficiaires de ce protocole sont des malades du cancers à 30%, de maladies neurologiques à 30%  et d’invalidité/grande dépendance.

Par ailleurs, une déclaration est faite à la police dès le décès, ce qui entraîne une ouverture d’enquête sur le motif de “mort violente” ; généralement, un non lieu est rendu dans les 48 heures, pour que le corps soit restitué aux familles,  par le juge d’instruction, qui a pu vérifier que toutes les étapes ont bien été respectées en toute transparence.
“Pas de non dit : on fait ce qu’on dit et on dit ce qu’on fait”  explique le Docteur Sobel président de l’association depuis 2000 .
En termes de traçabilité, interviennent également les pharmaciens qui restent très vigilants sur la prescription et l’accès au produit. Certains d’ailleurs se refusent encore, en rapport avec leurs convictions, à le délivrer.


En France nous n’en somme pas encore là : nous obtenons avec peine que les directives anticipées (ou le testament dit biologique) puissent être respectées comme l’expression des volontés du patient ; et que soit reconnue l’existence d’un représentant thérapeutique, mandaté par le malade, pour le représenter en cas d’incapacité et parler en son nom.
De fait, un inconvénient majeur subsiste en ce que les médecins risquent de se mettre en porte à faux par rapport à la justice, celle-ci pénalisant toujours l’euthanasie dite “indirecte” c’est à dire, le protocole consistant simplement à augmenter la sédation par un produit létal dont les effets vont accélérer la mort.
On constate que l’évitement de l’acharnement thérapeutique et la pratique de l’euthanasie passive consistant, elle, à arrêter des traitements jugés inutiles, sont à peine au goût du jour, tant la notion “d’inutile”  est encore controversée et les médecins vont devoir prendre en compte la pression du public et avancer sur ce terrain pour que le législateur ne se retrouve pas un jour coincé devant une impasse économique où le manque de lits, de personnels et de fonds de remboursements pourraient induire une nouvelle législation fondée sur le profit et la rentabilité.

Beaucoup de gens me disent pourquoi cela n’existe-t-il pas en France ? Nous serions plus sereins devant la perspective de l’éventualité de cette issue ... Et c’est, en effet, un constat d’Exit : les personnes qui font cette demande sont tranquillisées et attendent plus calmement le terme de leur décision.

Dans le cadre de cette auto-délivrance, le malade se donne la mort au sein d’une conjoncture que d’autres ont rendue plausible.
Considérons ce qu’il en est des conséquences pour les familles, le malade et les accompagnants.
- les malades :  il s’agit pour eux de convoquer leur mort à date et heure fixe, et ce n’est pas rien ; mieux vaut être déterminé et endurant et persuasif car les pressions sociales et hospitalières (y compris dans des contextes de soins palliatifs) se font éminemment dissuasives. Certes, le courage est aux commandes de cette décision, beaucoup plus difficile à affronter que de faire l’autruche en fermant les yeux sur le diagnostic et surtout sur le pronostic. Il vaut mieux en effet savoir ce que l’on veut pour traverser cette épreuve  : quitter ce bas monde avant que l’heure ait vraiment pleinement sonné.
Les proches sont là extrêmement sollicités à se positionner et à se faire aidants, sinon la mise en oeuvre du processus de réflexion et son aboutissement peuvent être gravement compromis.
- les familles : elles considèrent, quant à elles, évidemment, que c’est toujours trop tôt ; parfois elles se montrent résolument contre, et la plupart du temps, le regrettent ultérieurement lorsque les conditions du  décès ont été laborieuses. Elles évoluent le plus souvent en adhérant aux positions du malade surtout quand son état se dégrade. La décision est débattue, réfléchie, maturée jusqu’à ce que s’instaure un consensus qui portera le malade jusqu’au bout de son parcours.
Pas de deuil pathologique et pas de psychothérapies dans l’après-coup, le deuil ayant eu toute la latitude de se vivre avant et ensemble, dans ce qui restait précisément encore à vivre ; deuil de leur vie pour les malades, deuil de leur proche, pour les familles.
- les accompagnants : ils sont recrutés sur un profil d’éthique et d’équilibre, qui n’a que peu à faire avec le sacrifice, le prosélytisme où les bonnes intentions. Aucunes dénonciations, ni plaintes ultérieures ne sont jamais venues remettre en question leurs convictions ni la sérénité de leurs fonctionnements.
Ils suivent les malades sur la durée, à domicile le plus souvent, et créent des échanges où ne s’exercent plus les pressions du social ou du semblant. L’intimité, le respect mutuel, la confiance, se font les éléments d’une vraie rencontre.

Si ce n’est simple pour personne, du moins, la solidarité vient-elle apporter une touche d’entre-aide et de partage du courage.
Si la persistance de l’acharnement thérapeutique, les souffrances trop intenses, trop longtemps, génèrent une épreuve insupportable pour les proches, les malades, les soignants... à l’inverse, les derniers moments passés ensemble, l’accueil du sujet jusqu’au bout, la mort paisible, vont tracer pour chacun, le sillon d’une vraie sérénité.
Ce peut être une autre façon de vivre sa vie que de savoir que l’on est maître de vivre sa mort dans la dignité. Ce peut être une façon différente d’aborder sa mort, que de la vivre jusqu’au bout.


***


Et la psychanalyse, dans tout cela ?
Qu'est-ce qu'elle en pense de cette façon d'oser être soi-même et de tenir tête à l'establishment moral, social, paramédical et médical? Elle cautionne les sujets qui se soutiennent de leur désir ou pour le moins ont été en mesure de ne pas céder dessus !
La psychanalyse considère que l'on peut tout perdre mais que s'il reste  quelque chose dans la perte, c'est la richesse du désir. A condition que l'on se le soit sauvegardé ou plus exactement que l'on ne soit pas passé à côté, par lâcheté ou couardise. On est riche de son désir  quand il ne reste plus rien d'autre... En résumé, elle dit qu'on est libre de ses choix à tout moment... Et donc, que tout acte engage, soi, et accessoirement autrui.

Elle dit qu'un sujet doit savoir ce qu'il en est de son désir, et aussi qu'il doit être capable d'assumer ses actes et leurs conséquences sans s'en référer à un autre qui saurait pour lui. Elle dit que ce n'est pas la faute de l'autre si une vie se transforme en destin et qu'il est important de regarder en détails en quoi on est pleinement acteur de ce qui nous arrive.
Elle dit aussi qu'un sujet peut faire fi de ses déterminations, de ses déterminismes et prendre une voie qui lui appartienne, pour peu qu'il en ait fini avec l'existence de cet autre qui l'anime, voire le manipule. Elle dit qu'un sujet est toujours à même de changer de vie, de cap, d'orientations et de mettre son désir aux commandes. Rien n'est irréparable, irréversible ; sauf en effet peut-être de se diriger vers la mort... Mais même en ces circonstances, quand le chemin se termine, la manière dont se parcourent les derniers pas est encore un choix donné à chacun pour y mettre sa marque, sa trace, son style...
Jusqu'au bout il est possible de réparer, de faire acte de sujet, et de partir, en accord avec soi.
Les personnes qui font appel à l'auto-délivrance ne remettent pas forcément en cause ce qu'a été leur vie, ni ne s'interrogent sur le pourquoi de leur maladie quand elle les entraîne à mourir avant l'âge de la vieillesse. Mais elles ont décidé que pour elles, il en serait ainsi, qu'elles seraient présentes à elles-mêmes jusqu'au bout, léguant à leurs proches le souvenir d'un exemple d'autonomie et de liberté subjective.
Cette transmission, pour ceux qui la reçoivent, interroge, bouscule, imprègne ; mais elle met du sens dans un acte définitif en pointant que chacun est maître de sa vie jusqu'au bout, que de le savoir et de pouvoir le dire,  donne un sens au fait d'être un humain.
Offrir à autrui, et à quel prix, l'exemple d'une prise de responsabilité, l'exemple du choix du sujet, n'est-ce pas, d'une certaine manière, construire du lien, du lien familial, du lien social ?  













Filmographie :




- Jean-Pierre  Améris : C’est la vie 2001 France
- Patrice Chéreau : Son frère France 2002
- Clint Eastwood : Million dollar baby  USA 2005
- Metchthild Gassner : Le dernier voyage ARTE 2006 Allemagne
-  Stéphanie Malphettes et Stéphan Villeneuve : Le choix de Jean France2   2005
- Fernand Melgar : Exit : le droit de mourir  La vie en face Arte 2006
- François Ozon : Le temps qui reste  2005 France
- Christine pascal : Le petit prince a dit  France 1992
- Ramon Sampedro : Mar adentro Espagne 2005
Par Florence PLON - Publié dans : articles psychanalyse
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Mardi 20 janvier 2009 2 20 /01 /Jan /2009 15:33
JE VOUS SALIS MA RUE           SYLVIE QUESEMAND ZUCCA
Clinique de la désocialisation
Stock 2007  188 P

publié dans Cultures et Sociétés N° 7 juillet 2008 téraèdre



 Voilà un livre fort : fort, et  puissant ; on pourrait presque dire violent malgré un ton serein et une écriture paisible. On pense qu’on pourrait le lire d’une traite tant il est passionnant, mais ce n’est pas vrai… On n’en peut supporter l’ingestion qu’à petites doses tant il décrit au plus près une réalité des plus crues qui, si elle nous est familière, mitoyenne, n’en n’est que plus exclue.
Une réflexion  humaine, sensible, nuancée pour nous décrire cette clinique de la désocialisation qui a mis au travail de l’écriture Sylvie Quesemand Zucca, psychiatre et psychanalyste, attachée au Samu social de Paris. Le 15 comme on l’appelle....
Au jour le jour, point après point, sujet par sujet, elle fait un état des lieux, nouant et dénouant les registres du médico-social, du psycho-social, de la médecine et de la psychiatrie, acteurs en aval d’un désastre social dont la causalité nous incombe à tous en amont, tant notre monde est hargneux envers les plus faibles quand s’amorce la chute dans les enfers du libéralisme.

 Comment atterrit-on dans la rue ? Et qui ? Qu’est-ce que la vie dans la rue ?

C’est malheureusement un risque pour chacun, au moindre faux-pas, divorce, chômage, licenciement, endettement… Le pire est aux aguets, prêt à sauter sur sa proie … Et c’est cela que les passants contemplent avec horreur : un plausible de l’impossible, de l’impensable, une dégradation qui pourrait devenir la leur. Leur regard n’est guère amène, quand il n’est pas indifférent.  Il dit la pitié, au mieux la compassion, quand ce n’est pas la haine, d’une société politiquement et hygiéniquement correcte  devant ses restes, ses déchets, ses rebuts …

L’indignité c’est l’image de soi qui n’existe plus, portée qu’elle est par la misère de n’être plus regardé, si ce n’est comme un exclu, et de ne pouvoir plus alors se regarder : plus de nom, plus de toit, plus de famille, plus de statut, plus d’intimité, plus de lieu à soi, plus d’échanges….
Le jugement entraîne la honte, qui entraîne à son tour, le jugement.
La perte d’identité est remplacée par le statut de SDF, de sans papiers, d’alcoolique, de drogué, de clodo.
Des errements de jours sans fin mais aussi de nuits, des jours sans fin dans une vie qui n’a plus de sens et qui se résume à « cette asphaltisation », « un état au-delà de la détresse »
Cette clinique de l’indigence, l’auteur nous donne à la percevoir du côté des soignants mais aussi des « usagers » (puisque le terme est à la mode), usagers de la rue, usagés usés par la rue et sa lente déshumanisation.
La clochardisation, c’est l’alcoolisation, la dégradation physique et morale, la désocialisation
avec, en filigrane, ce risque du passage à l’acte, signature de la désespérance.
La « désubjectivation »   devient alors leur seul repère. Avec, en prime le combat pour la vie face aux dangers ; car eux aussi ont leur secteur, leurs plates-bandes à défendre, leurs pauvres, leurs étrangers, ceux qui vont encore plus mal, sont encore plus pauvres, encore plus violents, et qu’ils stigmatisent comme cet Autre dangereux par lequel le mal arrive.
Ces déracinés ancrés sur le trottoir, auxquels rien ne fait plus bord, n’ont plus rien à attendre, pas de projet pour la journée et encore moins pour l’avenir.
Et pourtant certains, un peu mieux encadrés ou suivis, s’accrochent à produire, malgré la débâcle, un poème, un texte  qui crie encore que le pire n’est pas certain.
« Surtout ne me donnez rien quand je serai mort !
 Vous ! Toi qui passes, si vite, pressant le pas : « Il dort ? »

Désormais je suis sourd contre peur et malheur
Et mon sang devient lourd devant mes frères sans cœur.

 Seuls les soirs, grands seigneurs, m’invitent
Pour la nuit,
Qu’elle soit clouée d’étoiles ou bordée de nuages,
Ils m’accueillent et cachent mon visage à mon âme... »

Dominique N



Les centres d’hébergements, les hôpitaux tentent de pallier le manque de structures pour les recevoir. Les travailleurs sociaux se cassent les dents sur la sclérose institutionnelle dont les fonctionnements et processus ne s’inscrivent que dans une logique désuète sans invention aucune. Les leitmotivs : « prévention, insertion répression » qui ponctuent leurs actions, obéissent à des schémas obsolètes qu’il faudrait réinventer pour échapper aux formatages inopérants.
L’échec se fait démonstration et s’il n’était suffisant, certains, les plus exclus,  disent non à ces phénomènes d’hébergement, forme de « compassion coercitive », seul refuge d’une dernière capacité à dire non, dernier refus encore possible qui signale cependant qu’ils s’inscrivent définitivement dans un « processus de déliaison au monde »
Ne seraient-ils pas les derniers résistants, se demande l’auteur, à leur corps défendant, à ces nouvelles gestions classificatoires qui inondent la psychiatrie et conduisent à traiter l’existence humaine comme une entreprise de management.
Les autres, ceux qui s’inscrivent encore dans les affres de l’aide sociale, s’installent dans une « quête incessante d’un objet qui n’a plus de nom, et trouvent à s’alimenter dans toujours plus de revendications aussi affolées qu’affolantes ». « T’as pas une pièce, t’as pas une clope, t’a pas un sandwich ? » . La déglingue face à la privation, face à la fin des droits de l’homme.

Que faire, hormis se pencher au chevet de ces grands malades de la société, au cas par cas, au un par un, pour leur restituer quelques échanges humanisants. Histoire de ne pas se croire différents…
Car, pour eux, comme pour nous, se pose toujours la même question : « comment en est-on arrivé là »?


 Florence Plon
Par Florence PLON - Publié dans : critique littéraire
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